Groupe pionner dans les télécommunications, Orange est aujourd’hui à la croisée des chemins. L’arrivée de nouveaux entrants sur le marché du numérique, dont les appétits de conquête et les capacités d’innovation sont démesurés, oblige l’entreprise tricolore à accélérer le développement de nouvelles solutions à haute valeur technologique.
Alors qu’Open AI va investir 25 milliards de dollars dans une infrastructure numérique capable de sécuriser l’intelligence artificielle à l’échelle mondiale, et qu’Antrophic va dépenser 50 milliards de dollars pour construire de nouveaux centres de données (data centers), le changement d’échelle est flagrant. Pionnier dans les domaines de l’IA et de la cybersécurité, Orange dispose d’atouts que les autres entreprises européennes n’ont pas pour conserver sa position de leader.
Du 18 au 20 novembre, c’est ce que l’entreprise a démontré lors des journées Orange OpenTech, en présentant 45 pôles de démonstration, enrichis par de nombreuses prises de parole autour de l’intelligence artificielle, de la cybersécurité, des technologies quantiques, et des API’s.
Aujourd’hui, comment Orange transforme les avancées technologiques en valeur concrète pour les clients et en progrès pour la société ? Réponse avec Lyse Brillouet, directrice de la recherche et de la propriété intellectuelle du groupe.
Futura : Quels sont vos atouts pour innover dans les domaines technologiques clés ?
Lyse Brillouet : Nous assistons à une véritable convergence entre l’intelligence artificielle et la cybersécurité, ce qui était beaucoup moins vrai avant. C’est intéressant puisque nous avons des expertises des deux côtés. Nous sommes pionniers dans l’IA, puisque nos travaux de recherche ont démarré il y a plus de 20 ans. Nous avons été les premiers à mettre en place un modèle frugal, avec peu de paramètres, extrêmement économe en énergie.
Par ailleurs, depuis que nous avons recruté un Chief AI Officer, nous avons la possibilité de nouer des partenariats de haut vol. Cela nous permet de collaborer avec de grands groupes comme Méta, mais aussi avec des industriels, puisque ce qui nous intéresse, c’est de passer de la recherche au concret et de faire en sorte que ce que l’on met au point soit utilisé. En matière d’IA, nous avons la volonté de faire vivre à nos clients des expériences améliorées, augmentées, facilitées, simplifiées, grâce à des outils efficaces.
Enfin, nous accordons une attention particulière à l’appropriation des techniques d’intelligence artificielle par nos équipes. Il faut que nos collaborateurs puissent être en perpétuel apprentissage sur ce sujet parce que les progrès sont très rapides. Aujourd’hui, il n’est plus possible de s’affranchir de ces outils, donc il faut faire en sorte que tout le monde monte à bord, avec plus ou moins de profondeur.
Futura : Et en matière de cybersécurité ?
Lyse Brillouet : Nous avons une très forte expertise sur la cybersécurité. Les algorithmes demandés par le NIST (National Institute of Standard Technology), qui est l’organisme qui dicte les standards en matière de sécurité, sont issus de nos laboratoires de recherche.
Nous faisons en sorte de donner au plus grand nombre l’accès aux meilleures technologies, avec l’objectif de camper un environnement industriel et commercial sain, encadré par des règles, construit autour du consensus, qui prend en compte les enjeux de responsabilité et de soutenabilité. C’est notre point fort. Nous sommes capables, en amont, de mettre en place des écosystèmes plus favorables et plus compétitifs et ensuite, bien sûr, nous proposons nos offres et nos services.
Futura : L’objectif est d’innover de façon désilotée, en prenant en compte à la fois la technologie, l’utilisateur, l’ergonomie, la capacité d’appropriation ?
Lyse Brillouet : C’est un principe qui fait partie de notre ADN depuis très longtemps parce que nous sommes les héritiers d’un grand service public. C’est ce qui explique la façon dont nous opérons, avec des méthodes de travail à 360°, en avance de phase, avec des processus itératifs. C’est d’ailleurs de cette manière que nous avons adapté nos pratiques de recherche pour être beaucoup plus orientés clients, et aussi beaucoup plus intégrés dans les équipes. C’est une façon de travailler qui est embarquée dans les écosystèmes de conception produit, dans les unités d’affaires, et dans la vraie vie.
Futura : Comment articulez-vous cette capacité de recherche entre les différentes compétences en interne. Si l’on soulève le capot, comment est-ce que ça fonctionne ?
Lyse Brillouet : En fait, il y a une très grande granularité dans la temporalité, puisque que nous travaillons à court terme pour résoudre rapidement certains problèmes, et à long terme pour travailler sur les innovations de demain. Nous avons mis au point en quelques mois les solutions de paiement de Wero. L’offre Orange CyberSecure a été développée dans un délai très court.
En revanche, sur certains projets, nous allons fonctionner sur un temps plus long. Il ne faut pas mésestimer l’importance de la recherche sur la durée, car c’est un moyen de préparer l’avenir à partir des préoccupations d’aujourd’hui. Notre avantage, c’est que nous avons la possibilité d’accéder aux jeux de données et d’être en avance de phase dans les tech boards ou les product boards, où nous allons entendre la demande du terrain. Nous avons plein d’outils à notre main pour avoir cette recherche très appliquée, pragmatique, connectée à ce qui se passe, à nos clients.
Futura : Lors des Tech Days, vous avez annoncé un partenariat historique avec l’école Polytechnique, qui est le principal pôle d’excellence français… Qu’attendez-vous de ce rapprochement ?
Lyse Brillouet : Nous avions déjà collaboré avec l’école Polytechnique sur des projets ad hoc. Là, nous changeons d’échelle avec un partenariat stratégique de recherche qui met en commun nos valeurs et ambitions. L’objectif, c’est de travailler ensemble sur le développement de technologies à vocation souveraine en intelligence artificielle et en cybersécurité, en réunissant nos expertises pour mettre au point des solutions innovantes. L’école Polytechnique a une place particulière dans l’écosystème français de sécurité et de défense.
Cette collaboration est articulée autour d’une chaire et d’un laboratoire de recherche partagés. Nous allons rapidement avoir la possibilité de mettre à profit les résultats obtenus pour les implémenter directement sur le terrain au bénéfice de nos équipes et de nos clients. Il y a une logique de performance et d’efficacité.
Futura : Justement, les tensions avec l’administration Trump ont montré à quel point nous étions dépendants des Américains en matière de numérique. Quel rôle pourrait jouer Orange pour renforcer la souveraineté européenne ?
Lyse Brillouet : L’écosystème digital mondial est entièrement interconnecté, ce qui fait que personne ne peut véritablement agir seul. C’est valable pour les Européens, mais aussi pour les Américains, ainsi que pour les Chinois ou les Indiens.
Nous essayons d’apporter de la nuance à ce que veut dire souveraineté au sens français ou européen. C’est-à-dire qu’il est possible de prendre des solutions étrangères et de les implémenter sur des clouds privés pour qu’elles soient souveraines.
Nous travaillons néanmoins à améliorer notre robustesse. Nous avons des accords avec des hyper-scalers, mais ils ne sont pas exclusifs. Nous avons des possibilités de remédiation sur la grande majorité de nos sujets, y compris sur les LLM. Nous avons la chance d’avoir un accord stratégique avec Mistral. Aujourd’hui, nous ne sommes pas dans un état de fragilité qui pourrait nous rendre inopérants. C’est ce qui compte le plus.
Futura : En ce moment, la forte croissance de l’IA accélère la demande en centres de données énergivores. Dans quelle mesure, Orange peut contribuer à la réduction des émissions de CO2 de ces infrastructures ?
Lyse Brillouet : Nous travaillons sur cette question à tous les niveaux de la chaîne parce les réseaux de télécommunication consomment eux aussi beaucoup d’énergie. Pour réduire leur impact environnemental, nous pouvons mettre en veille un certain nombre d’équipements, de même que nos clients, et étendre une partie de nos réseaux, notamment la nuit. Ces dispositifs ont été conçus dans nos laboratoires.
Nous comptons aller beaucoup plus loin avec une nouvelle génération d’antennes, dont le fonctionnement peut être calibré plus finement. Nous avons des ambitions très importantes en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre dans un temps assez court, y compris sur du scope 3.
En ce qui concerne les centres de données, nous avons des dispositifs de cooling naturel. Le plus important, c’est qu’en jumelant intelligence artificielle et modélisation virtuelle, nous comptons gagner en efficacité opérationnelle, pour consommer moins d’énergie et de matériaux. Il y a des gains environnementaux très importants à réaliser, car nous avons plus de 250 millions de clients dans le monde.
Futura : Autre enjeu, celui du recyclage des métaux critiques indispensables au numérique et aux télécommunications, dont les réserves commencent à s’épuiser partout dans le monde. Est-ce que c’est un sujet sur lequel vous travaillez ?
Lyse Brillouet : Nous avons des programmes de recyclage pour tous les mobiles, y compris le refurbishing pour nos propres matériels. En revanche, nous ne travaillons pas directement sur le recyclage des métaux, car c’est trop éloigné de nos expertises. Par contre, nous avons noué des accords avec les écoles des Mines qui ont des compétences sur ces sujets. Nous suivons les différents travaux de recherche qui sont faits dans ce domaine et nous nous en inspirons pour appliquer les progrès obtenus dans nos activités.
Nous sommes particulièrement attentifs aux initiatives mises en place dans les différents écosystèmes industriels, notamment la nouvelle ligne ouverte à La Rochelle pour le recyclage des métaux rares. Ce sont des enjeux que nous soutenons, et qui font écho à nos propres ambitions de frugalité et de préservation des ressources.