« L’interdiction totale des réseaux sociaux : une mauvaise solution », par Serge Tisseron

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Le président Emmanuel Macron s’appuie sur la loi sur la majorité numérique pour prendre cette décision. Mais cette loi, votée en 2023, est bien différente de son propre projet. Selon que l’une ou l’autre sera appliquée, les conséquences seront très différentes.

Certes, des sondages donnent une préférence à l’interdiction, y compris parmi les jeunes. Mais l’option « interdiction totale » n’est majoritaire que par rapport à l’option « statu quo ». Rien ne prouve que l’option « interdiction totale » serait majoritaire si un autre choix était proposé.

Par ailleurs, il est essentiel de souligner que d’autres options sont sur la table au niveau européen, notamment des interventions en matière de conception et de limites algorithmiques, et la possibilité d’imposer aux réseaux bloqués le dégroupage et le paramétrage.

Le renforcement des limites d’âge ne s’attaque pas au fonctionnement problématique des plateformes, dont les préjudices touchent toutes les classes d’âge, et pas seulement les plus jeunes. Faut-il pour autant se contenter d’attendre que de telles mesures finissent par être imposées par la commission européenne aux GAFAM ? Non, car il n’est pas possible de laisser les jeunes livrés aux puissances algorithmiques.

Les interdits font partie de l’éducation. Mais que faut-il interdire, et surtout, qui doit le faire ?   

1. Les avantages de la loi sur la majorité numérique

Tout d’abord, une campagne d’information large devrait rappeler aux parents l’importance de ne pas offrir un smartphone à leur enfant avant ses 13 ans, ce qui correspond d’ailleurs aux « repères 3-6-9-12 » que j’ai lancés en 2008, qui préconisaient de permettre un accès libre à Internet seulement après 12 ans révolus.

Mais, entre 13 et 15 ans, comment protéger les enfants des effets toxiques de réseaux sociaux ? La loi française sur la majorité numérique fixée à 15 ans part du principe que les données personnelles des enfants appartiennent à leurs parents jusqu’à cet âge, et qu’ils ont donc leur avis à donner sur toutes les activités de leur rejeton qui pourraient permettre à des plateformes d’avoir accès à leurs données. Cette loi présente trois grands avantages.

Réseaux sociaux : une exposition trop précoce qui fragilise les jeunes générations. © Géralt, Pixabay DP

  • Responsabiliser les parents

Aujourd’hui, les téléphones vendus aux mineurs permettent un accès à l’ensemble des réseaux sociaux disponibles. Mais imaginons l’inverse : que toutes les applications soient bloquées par défaut, et que seuls les parents aient la possibilité de pouvoir les débloquer avec un code et de contrôler les durées d’utilisation. Ils seraient obligés de faire des choix en fonction de la maturité qu’ils reconnaitraient à leurs enfants, et pour cela de s’informer sur la nature des réseaux dont ils sont le plus souvent ignorants. Ces mesures devraient évidemment s’accompagner de la mise en place d’une large éducation populaire à destination aussi bien des enfants que des parents et des grands-parents.

  • Encourager les dialogues familiaux

Quant aux enfants, inutile d’insister sur l’énergie qu’ils mettraient pour obtenir de leurs parents un accès privilégié à certains réseaux ou certaines fonctionnalités. Ainsi s’établirait forcément un dialogue familial qui fait actuellement cruellement défaut.

  • Installer une interdiction progressive 

Le nombre de parents prêts à réguler la consommation de leurs enfants, voire de l’interdire complètement avant 15 ans, serait évidemment très inégal selon le milieu social et l’environnement. Mais chacun sait qu’au-delà d’un certain pourcentage d’usage dans une communauté, la minorité entraîne la majorité. 

2. Les inconvénients d’une interdiction générale des réseaux sociaux à 15 ans 

Ils sont au nombre de quatre : 

  • L’éducation

L’argument souvent invoqué pour l’interdiction des réseaux sociaux avant 15 ans concerne l’immaturité avant cet âge. Le problème est que les travaux en neurosciences indiquent que cette maturité n’est pleinement acquise qu’à 25 ans.

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On peut donc craindre que les enfants tenus à l’écart des réseaux sociaux jusqu’à 15 ans ne les découvrent de façon tout aussi problématique. La solution est évidemment de prévoir une éducation à leurs usages et à leurs dangers avant qu’ils y aient accès. Malheureusement, rien ne semble se préciser dans ce sens du côté du ministère de l’Éducation nationale. Donner la responsabilité de l’interdiction aux parents permet de tenir compte des nombreuses différences de maturité dans cette tranche d’âge (entre 13 ans et 15 ans).

  • La sociabilité

Les adolescents n’ont pas seulement pour particularité une fragilité psychique liée à la construction tardive des compétences neuronales qui permettent le contrôle des impulsions et une importante réactivité socio émotionnelle. Ils sont aussi en recherche de contact avec lesquels pouvoir envisager de rompre avec le réseau familial de leurs parents sans se retrouver seul : c’est l’importance des « potes » à cet âge.

Autrement dit, il est essentiel pour les adolescents d’avoir des contacts avec d’autres adolescents. Il a été montré que les réseaux sociaux jouent ce rôle en permettant le renforcement des amitiés existantes et le maintien des échanges en cas d’éloignement physique. La question que les pouvoirs publics doivent se poser est donc la suivante : comment et où ces jeunes soudain privés de leurs outils de rencontre, d’échange et de renforcement de leurs amitiés (d’autant plus qu’il serait logique de leur interdire aussi WhatsApp qui est officiellement interdit avant 16 ans) vont-ils pouvoir se rencontrer, à un âge où ils commencent à réfléchir à la nécessité de se créer un réseau social alternatif à celui de leur famille ? Car parallèlement à l’envahissement de la vie par les smartphones, beaucoup de choses ont changé.

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3. Des espaces qui étaient traditionnellement disponibles aux jeunes ne le sont plus !

Les friches industrielles ont disparu dans les villes ou bien elles sont sévèrement surveillées, les rassemblements des jeunes dans les grandes surfaces commerciales sont empêchés par les vigiles, et nombre de parents géolocalisent leur enfant et s’opposent à ce qu’il « traîne en route » avant de rentrer de l’école chaque jour.

Beaucoup d’adolescents qui pouvaient se retrouver près de chez eux après l’école, voire le samedi et le dimanche, sont aujourd’hui interdits de le faire, et même si cela leur était autorisé, ils n’ont plus d’espace pour cela. La responsabilité de la politique de la ville, qui a privilégié les électeurs âgés sur les jeunes qui ne votent pas, est dans ce domaine accablante.

Quant aux ministères de la Culture et de la Jeunesse et des Sports, leur silence est assourdissant. L’ouverture des cours de récréation et des gymnases des écoles le samedi et le dimanche, éventuellement sous la responsabilité des associations familiales, serait le minimum pour permettre à des jeunes qui ont envie de jouer ensemble, ou simplement de se retrouver pour parler, de pouvoir le faire. 

Trop jeunes, déjà addicts : quand le smartphone éloigne du contact humain. © Natureaddict, Pixabay, DP

  • Les inégalités sociales

Les enfants ayant bénéficié d’un environnement éducatif dans le domaine de la relation aux écrans ont évidemment une bien plus grande maturité dans la gestion de ceux-ci. Et souvent, cette maturité est liée à l’existence de parents appartenant à des couches sociales aisées. Mais surtout, les enfants de milieux favorisés peuvent bénéficier après l’école d’un grand nombre d’activités payantes que leurs parents leur ouvrent.

La formule selon laquelle « certains enfants ont un agenda plus rempli que celui d’un ministre » prend acte de cette situation. Que deviendront alors les enfants de milieu défavorisé s’ils sont à la fois dans l’impossibilité de se retrouver en présence physique, et en même temps privés de pouvoir communiquer entre eux à distance ?

  • Le développement de l’intelligence artificielle

Il est à craindre que beaucoup d’enfants privés d’outils numériques de communication avec leurs pairs, et en possession de smartphones, ne cherchent à compenser les communications avec ceux-ci par des communications capables d’en simuler l’illusion : c’est le risque de l’utilisation de compagnons digitaux générés par l’IA, capables de créer l’illusion d’être une vraie personne et d’alimenter des échanges sans fin qui éloignent plus encore de toute sociabilité que les réseaux sociaux.

Là encore, la responsabilité des politiques est accablante : ce n’est pas une loi visant à interdire l’utilisation des réseaux sociaux qu’il faudrait prendre, mais une loi visant à la fois à réguler l’usage des intelligences artificielles génératives pour les plus jeunes, et à promouvoir une éducation au numérique dont l’IA n’est que la manifestation actuelle la plus spectaculaire.

En conclusion

L’interdiction totale des réseaux sociaux avant 15 ans me semble pour toutes ces raisons une mauvaise solution, sans compter que les outils actuellement envisagées pour contrôler l’âge des jeunes sont soit inefficaces (ils se mettent une moustache pour paraître plus vieux), soit menaçant pour les libertés publiques.

Pourquoi ne pas envisager l’application de la loi de 2023 ? Des réseaux bloqués par défaut, sauf autorisation des parents sur la possibilité et les durées de leur utilisation. En 2023, l’Europe s’y est opposée, mais rien ne prouve qu’elle s’y opposerait aujourd’hui.

Si cette loi ne marchait pas, il serait bien temps, quelques années plus tard, d’envisager une interdiction globale décidée par l’État. Ce délai permettrait en tous cas de tenter de responsabiliser les parents, et de mettre au point des outils technologiques qui ne menacent pas les libertés de chacun sous prétexte de « protéger les jeunes ».

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