Voici Alice Recoque, l’une des installations les plus stratégiques du pays, un cerveau scientifique hors norme

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À 35 kilomètres au sud de Paris, dans une zone boisée, à Bruyères-le-Châtel, en lisière du plateau de Saclay, se trouve l’une des installations les plus stratégiques du pays. Vu de l’extérieur, rien de spectaculaire. Un ensemble de bâtiments discrets se trouve au milieu des champs et forêts.

C’est ici que va naître cette année l’un des plus puissants supercalculateurs civils d’Europe. Il porte le nom d’Alice Recoque (1920‑2012), en hommage à cette ingénieure française pionnière de l’informatique. Elle a contribué au développement des premiers ordinateurs scientifiques en France et à l’ouverture des métiers techniques aux femmes.

Le supercalculateur Alice Recoque pourra dépasser le seuil symbolique de l’exascale, soit une puissance de calcul dépassant le milliard de milliards d’opérations par seconde. C’est un peu comme si 10 millions d’ordinateurs personnels se mettaient à travailler ensemble, en continu, pour résoudre un problème.

Grâce à cette puissance, Alice Recoque peut simuler le comportement de systèmes extrêmement complexes – comme les courants océaniques, le climat ou le mouvement de molécules dans un matériau – avec une précision et une vitesse impossibles à atteindre avec les ordinateurs classiques. En une seule seconde, ce supercalculateur fera ce que des flottes entières d’ordinateurs mettraient des siècles à accomplir individuellement !

Un militaire comme voisin de palier

Sur le site, Alice Recoque sera voisine du tout dernier supercalculateur militaire Asgard. Déconnecté de tout réseau, lui aussi promet de flirter avec l’exaflop, mais exclusivement pour des applications à vocation militaire.

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De son côté, l’Alice Recoque est conçu comme un outil scientifique central, capable de modéliser le climat à une échelle encore inatteignable, de simuler le comportement intime de nouveaux matériaux ou d’entraîner les futurs grands modèles d’intelligence artificielle, ou encore de plancher sur des problèmes médicaux de pointe.

Les supercalculateurs Cobalt actuels au CCRT (Centre de calcul recherche et technologie). © CEA, CADAM

La machine repose sur l’architecture BullSequana XH3500, développée par Eviden (Atos) en France. Sous le capot, on trouve des processeurs Epyc du fondeur américain AMD, épaulés par des GPU AMD Instinct MI430X. La souveraineté numérique est presque sauve, grâce à une partition de calcul dite « scalaire », qui s’appuie en parallèle sur les microprocesseurs européens Rhea2, conçus par SiPearl.

Chaque GPU embarque une mémoire HBM de plusieurs centaines de gigaoctets, capable de débiter près de 20 téraoctets par seconde : de quoi transférer l’équivalent du contenu de dizaines de disques durs grand public en un clin d’œil.

Un poids lourd très malin

La démesure est aussi d’ordre physique. Alice Recoque aligne 94 racks. L’ensemble représente environ 280 tonnes de matériel et 280 kilomètres de câbles, répartis sur 174 mètres carrés. C’est un peu comme si l’on compressait une vingtaine de bus dans un appartement de moins de 200 m².

Qui dit puissance colossale sous-entend consommation d’énergie délirante… Eh bien, pas autant que l’on pourrait imaginer. Par rapport au supercalculateur actuel, la capacité de calcul sera cinquante fois supérieure, alors que la puissance électrique nécessaire ne sera multipliée « que » par cinq. Comment ? Grâce à des optimisations logicielles et un refroidissement à eau tiède.

Si Alice Recoque peut s’enorgueillir de se placer haut dans le cercle très fermé des supercalculateurs exaflopiques, ce ne sera pas le premier européen. L’Allemagne a déjà un coup d’avance avec le Jupiter. Cela fait deux ans que l’infrastructure est développée.

L’assemblage des racks du supercalculateur se déroule à Angers dans les installations d’Eviden. Cette grosse machine n’est pas encore prête, mais elle devrait démarrer à la mi-2027.

Ce passage à l’exaflop est très attendu par les scientifiques, car les champs de cette déferlante de puissance sont infinis. La finesse de calcul pourrait changer la nature même des questions que les chercheurs peuvent se poser.

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