« En nous menaçant, Trump nous oblige à nous réveiller » : la bataille décisive du numérique en France et en Europe

Author:

Alors que l’administration Trump entend imposer par la force la doctrine America First aux règles mises en place par l’Union européenne pour régir Internet, le retard technologique pris par le Vieux continent apparait comme abyssal.

Dans le contexte actuel de course à l’IA, le risque d’une vassalisation encore plus grande est réel. Comment pouvons-nous inverser la tendance ? Que faudrait-il faire pour construire un écosystème européen robuste, capable de faire face aux Américains et aux Chinois.

Réponse avec Gilles Babinet, coprésident du Conseil national du numérique et ancien Digital Champion pour la France auprès de la Commission européenne

Futura : Rappelez-nous à quel point nous sommes dépendants des États-Unis en matière de numérique et d’IA ?

Gilles Babinet : Il y a d’abord les data centers, avec une domination totale de la vitesse scalaire et plus de 90 % de parts de marché à leur avantage. Ensuite, il y a les applications, qu’elles soient bureautiques ou collaboratives, avec un effet de plateforme très puissant et une utilisation massive des outils américains. Passer de WhatsApp à Signal n’est pas si évident… Il y a aussi les systèmes de paiement, bien que certaines alternatives existent, comme le réseau français CB. Enfin, les systèmes d’armes occidentaux dépendent de la norme Otan qui est façonnée par les USA.

Comment avons-nous pu prendre autant de retard ?

Gilles Babinet : Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’il y a une rupture de cycle dans les technologies numériques environ tous les 15 ans…  Il y a eu la micro-informatique, puis Internet, le passage au mobile, l’arrivée du cloud… Et aujourd’hui, les data centers spécifiques à l’IA générative. Les Américains façonnent ces changements depuis 40 ans, ce qui leur a permis de former des systèmes puissants. Ils sont clairement très loin devant nous. En nous menaçant, Trump nous oblige à nous réveiller.

Justement, y a-t-il une prise de conscience concrète des Européens sur la nécessité de devenir souverains ?

Gilles Babinet : Il y a une compréhension du problème, ce qui est un début. Nous sommes dans une phase d’éveil. J’ai vécu dans un monde où, quand on expliquait aux gens ce qui se passait de façon rationnelle, ils n’agissaient pas.

Lorsque j’étais Digital Champion pour la France, j’avais eu l’occasion d’exposer le problème à Angela Merkel, mais elle avait catégoriquement refusé d’investir. À cette époque, il s’agissait de mettre 10 milliards par an pour commencer, ce qui n’était pas grand-chose au regard de ce qui est dépensé aujourd’hui pour l’Ukraine. En comparaison, c’était « l’épaisseur du trait ».

 

Gilles Babinet est une figure incontournable pour décrypter les enjeux de souveraineté numérique. © VLAN!

Que doivent faire les Européens  ?

Gilles Babinet : Il faut mettre en œuvre la préférence européenne. C’est aussi simple que ça. Il faut muscler les normes européennes autour de nos valeurs et bannir les produits, les réseaux et les plateformes qui ne les respectent pas. Ensuite, pour rattraper notre retard, il faut que nous investissions au moins 30 milliards par an pour notre souveraineté. Pour cela, il faut mutualiser les financements entre tous les pays. Enfin, il faut que nous reprenions la main sur les algorithmes

Combien de temps faudrait-il pour sortir de la dépendance aux États-Unis et construire un écosystème robuste à l’échelle du continent ?

Gilles Babinet : L’Europe peut retrouver assez facilement une part substantielle de souveraineté numérique. Il faudrait compter 24 mois pour atteindre un premier niveau de résilience sur les applications simples. Pour les systèmes complexes, comme l’IA, ce serait plus long, au moins 5 ans. Pour être souverain sur l’ensemble des logiciels, plutôt 15 ans.

Nous devons apprendre à nous faire respecter. La solution est presque davantage politique que technologique

Nous avons les briques de base pour y parvenir. Nous avons plus de capitaux que les Américains et nous avons des experts de très haut niveau. Nous sommes capables de le faire.

Finalement, que nous manque-t-il ?

Gilles Babinet : Il faut une volonté politique forte et commune. Les États membres misent sur le rapport Draghi, qui prévoit notamment un plan d’intégration du numérique à l’échelle du continent, mais ce n’est pas suffisant. Par ailleurs, certains pays ne se sentent que peu concernés par cet enjeu.

Lire l’article

Comme pour l’Ukraine, il faudrait constituer une coalition de volontaires pour le numérique et l’IA. Il faudrait réunir la France, l’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, potentiellement la Suède, l’Autriche, peut-être la Slovénie.

Comment la situation pourrait-elle évoluer prochainement ? La défaite de Trump ou la victoire des démocrates lors des prochains midterms ne changera rien à notre problème de dépendance…

Gilles Babinet : Je pense que la prise de conscience est aujourd’hui bien réelle. Sous Obama, l’administration américaine prenait déjà des décisions qui allaient contre les intérêts de l’Europe. Les Américains sont peut-être encore nos alliés, mais cela fait plus d’une décennie que ce ne sont plus nos amis. Nous devons apprendre à nous faire respecter. La solution est presque davantage politique que technologique.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *