Pour créer le choc et la stupeur en Iran, comme le dicte leur doctrine militaire, les États-Unis amassent depuis des semaines une armada inégalée depuis la guerre du Golfe de 2003. Différents outils d’investigation en sources ouvertes permettent de suivre le déplacement de certaines briques essentielles de cette force. C’est notamment le cas des gros porteurs ou des ravitailleurs, qui laissent leurs transpondeurs et ADS-B actifs durant leur transit. Ces appareils sont pratiquement toujours accompagnés de poignées d’avions de chasse non signalés.
Ainsi, dans le ciel, on trouve des dizaines de ravitailleurs en vol KC-135 et KC-46A qui traversent l’Atlantique. Tous ces engins convergent vers la même zone au Moyen-Orient. Ils permettent d’y concentrer sur place, pour l’instant, au moins 130 avions de combat F-35, F-22 et F-16, F/A-18 et EA-18 (guerre électronique). On trouve également des F-15E, capables de mener des frappes lourdes, et même les vénérables A-10 Thunderbolt II, conçus pour les attaques ciblées près du sol.
Étonnamment, des A-10 Thunderbolt II sont également présents sur une base de Jordanie. Ces avions sont opérés depuis plus de 50 ans. Utilisé pour mener des attaques aux sol en larguant des bombes ou en tirant avec sa mitrailleuse lourde placée dans son nez, l’appareil est une sorte de blindé volant, capable d’encaisser des projectiles de 23 mm. © US Air Force
Avec l’appui de leurs ravitailleurs, tous ces appareils pourraient assurer une permanence aérienne nuit et jour pendant des jours.
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L’autre signe qui montre que l’armée américaine se prépare, non pas à un raid, comme à Caracas, mais à une attaque massive et de longue durée, c’est l’arrivée d’éléments clés, notamment des E-3 AWACS. Ces avions dotés d’un radar tournant au-dessus de la carlingue permettent de scruter le ciel. On en compte au moins six pour le moment. Une telle concentration est plutôt rare. L’Iran est vaste, mais ce nombre d’appareils est suffisant pour assurer une permanence radar et traquer le moindre début de menace.
Le ballet incessant des ravitailleurs en vol montre l’imposante armada d’avions de chasse qui est en train de se constituer à proximité de l’Iran. © ABS-Exchange
La masse et la puissance
Signe que l’opération militaire va être massive et sophistiquée si elle est déclenchée, on trouve également des E-11 BACN. Tels des répéteurs Wi-Fi aériens, ils servent à établir un système de communication entre les différents appareils, les navires et systèmes. C’est un élément essentiel pour synchroniser tous les pions d’une attaque complexe.
Là aussi, la concentration est hors du commun, puisque les deux tiers de la flotte d’aéronefs dédiés aux communications s’amassent sur la zone.
D’autres appareils essentiels sont en cours de route ou prévus. C’est notamment le cas du EA-37B. L’aéronef est une arme de guerre électronique redoutable. Il a peut-être accompagné des EA-18 Growler, eux aussi doués pour le brouillage électromagnétique, lors de l’opération américaine visant Caracas au Venezuela.
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L’EA-37B peut ainsi brouiller les sites radar fortifiés situés dans les régions montagneuses reculées d’Iran. Il peut patrouiller en continu pendant des dizaines d’heures dans sa zone de mission sans ravitaillement.
Malgré sa frêle allure, l’EA-37B est l’arme de guerre électronique la plus puissante au monde. Accompagné de EA-18 Growler équipés eux aussi de brouilleurs, l’appareil est capable de rendre aveugle et sourd les radars et communications iraniennes. © US Air Force
Le plus gros porte-avions est en route
Pour ce qui est de la flotte en mer, elle va monter en puissance avec l’arrivée d’ici quelques semaines d’un second groupe aéronaval comprenant le gigantesque USS Gerald R. Ford. C’est le porte-avions le plus grand jamais construit. Il peut embarquer plus de 75 avions ! Il est accompagné de trois destroyers et d’un sous-marin nucléaire d’attaque (SNA).
Sur place, on trouve déjà le porte-avions USS Abraham Lincoln avec huit destroyers et deux autres SNA. Ils sont répartis dans la mer d’Arabie, le Golfe et en Méditerranée orientale. Ces destroyers et sous-marins renferment plus d’un millier de missiles de croisière ou défensifs. Et au sol, on trouve déjà des systèmes de défense aérienne THAAD et Patriot sur au moins cinq bases au Moyen-Orient (Jordanie, Arabie saoudite, Koweït, Qatar, Bahreïn). L’armée américaine peut également compter sur le soutien d’Israël dans la préparation d’une attaque ou de la défense des positions américaines.
Cette armada en cours de constitution est le plus important regroupement de puissance aérienne américaine dans la région depuis 2003, même s’il reste en volume très inférieur aux dispositifs de 1991 (Tempête du désert : 1 300 aéronefs) et de 2003 (Opération Iraqi Freedom, 863 appareils pré‑positionnés).
De fait, l’Iran se trouve encerclé par une puissance de feu colossale, capable de mener une succession de campagnes aériennes se prolongeant sur plusieurs semaines.
Pour le reste, on ne sait pas quels sont les objectifs précis d’éventuelles frappes. Trump compte-t-il à nouveau frapper l’infrastructure du programme nucléaire iranien, déjà affaibli ? Neutraliser l’arsenal de missiles iraniens ? Viser un changement de régime en ciblant les centres de pouvoir politique et militaire ? Difficile à savoir. En tout cas, il ne s’agira certainement pas d’un simple raid unique comme « Midnight Hammer », mené en juin contre les trois sites nucléaires iraniens.
États-Unis-Iran : le point sur le face à face inquiétant. © SB, image générée avec IA
L’Iran et l’atout de la résilience et de la dispersion
Sur le papier, l’armée américaine conserve donc un net avantage technologique, grâce à la furtivité et aux armes de précision à longue portée. En face, l’Iran aura du mal à contrer une attaque avec sa défense antiaérienne, déjà durement entamée par les frappes israéliennes l’année précédente. Cependant, le pays dispose encore de cartes à jouer dans un conflit prolongé. Sur le plan défensif, l’Iran dispose d’un réseau de radars, de canons AA et de missiles sol‑air de différentes générations. La furtivité et les systèmes de guerre électronique américains pourraient toutefois rendre aveugles ce matériel.
Mais en riposte, l’Iran dissimule toujours un important arsenal de missiles de moyenne portée pouvant viser des bases américaines (Golfe, Irak), des villes et des infrastructures d’alliés (Israël, pays du Golfe), ainsi que des groupes aéronavals à proximité.
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Le pays pourrait également mener des tirs de salves massives pour saturer les défenses Patriot/THAAD sur les bases américaines et pourrait effectuer ces frappes avec des dispositifs mobiles ou dissimulés dans des tunnels. Ces éléments seraient difficiles à anéantir par l’armée américaine.
De même, la large panoplie de drones Shahed, déjà éprouvée au Yemen, en Irak et contre Israël, est capable de harceler des bases et des navires. Le conflit deviendrait également régional avec le soutien des groupes alliés (proxys) du pays (milices chiites, Hezbollah, Houthis). Tous pourraient se synchroniser pour frapper les intérêts américains et alliés dans plusieurs pays, plutôt que d’affronter directement la concentration de moyens militaires américains.
Un pouvoir de nuisance
Avec sa flotte de vedettes rapides, de sous-marins et de missiles antinavires et de mines, l’Iran dispose aussi d’une capacité de nuisance susceptible de bloquer, au moins partiellement, le très stratégique détroit d’Ormuz. Mais là encore, l’US Navy reprendrait rapidement l’avantage.
Dans tous les cas, face à la puissance de la masse américaine, l’Iran ne dispose que de la carte de la résilience, grâce à la dispersion et à la dissimulation de certains équipements. C’est ce qui rendrait possible une riposte même après une première vague de frappes.
En revanche, tenir face à une campagne aérienne de haute intensité prolongée reste quasiment impossible. Si attaque américaine il y a, il reste toujours à savoir quels en seraient les objectifs et si l’administration Trump a prévu « le jour d’après ». Futura reste dubitatif sur ce point.