En 2023, Bill Gates décrivait l’IA comme une révolution comparable à l’arrivée d’Internet ou du téléphone mobile. Il imaginait des « agents personnels » capables de gérer les messages, les rendez-vous ou les tâches administratives. Et c’est désormais le cas. Il considérait également l’IA comme un puissant outil de progrès dans la santé, l’éducation et la lutte contre le changement climatique. Trois ans plus tard, le ton est radicalement différent.
Dans une tribune fleuve, à l’instar de pionniers des réseaux de neurones artificiels comme Geoffrey Hinton, le cofondateur de Microsoft estime que l’IA pourrait provoquer une transformation néfaste du marché du travail sans précédent. Et pas uniquement dans les métiers du secteur tertiaire. Avec les progrès fulgurants de la robotique, des secteurs comme la construction, l’hôtellerie ou les services pourraient eux aussi être profondément bouleversés.
Geoffrey Hinton, référence absolue de l’IA, prévient : l’intelligence artificielle n’est pas un outil, mais un successeur potentiel !
Destruction du travail, de l’économie, de l’esprit et guerres d’une violence excessive… L’un des parrains de l’IA accuse les géants de la tech d’inconscience par appât du gain et dresse un tableau noir d’une humanité dépassée par des IA devenues incontrôlables…. Lire la suite
Dans son billet, Bill Gates propose même de créer des emplois « réservés aux humains ». Certaines activités, notamment dans le soin, l’éducation ou l’accompagnement des personnes, devraient selon lui rester humaines même lorsque des machines seraient techniquement capables de les accomplir. Il suggère également de taxer certaines formes d’automatisation afin de financer la reconversion des travailleurs.
De l’enthousiasme à la prudence
La crainte du milliardaire ne se limite pas à l’emploi. Il redoute également l’utilisation de l’IA pour faciliter des cyberattaques ou des attaques biologiques, mais aussi son influence sur l’éducation et le développement intellectuel des jeunes. Pour le premier point, les faits ne lui donnent pas tort et les autres points questionnent déjà, surtout sur l’influence des IA sur les plus jeunes.
En plus de sa longue tribune, Bill Gates s’est exprimé sur le sujet du manque de cadrage des IA dans une vidéo. © Bill Gates
Un manque d’encadrement dangereux
Et surtout, et dans une position proche de celle défendue par Geoffrey Hinton, Bill Gates estime que les gouvernements n’ont pas encore mis en place les structures capables d’encadrer une technologie qui évolue à une vitesse exceptionnelle. Le contraste est particulièrement frappant aux États-Unis, où l’administration Trump défend, au contraire, une accélération massive du développement de l’IA et une réduction des contraintes qui pourraient en limiter les usages.
Le bras de fer avec Anthropic en est une illustration spectaculaire. L’éditeur de Claude a refusé d’autoriser le Pentagone à utiliser ses modèles pour des armes totalement autonomes et pour la surveillance massive de la population américaine. En février 2026, le gouvernement Trump a alors désigné Anthropic comme un risque pour la chaîne d’approvisionnement de la défense, une mesure qui revenait à écarter l’entreprise des contrats fédéraux. Donald Trump avait par ailleurs qualifié Anthropic d’entreprise « radicale » et « woke ».
Des IA contournent leur sécurité, voici ce qu’elles veulent vraiment : la réponse du chercheur Jean-Claude Heudin
Les gros titres évoquant des IA qui deviennent « incontrôlables » et « s’échappent » de leur environnement frappent indéniablement l’imagination. Depuis des années, la littérature, le cinéma et les séries nous ont préparés à l’idée que les IA finiraient par briser leurs chaînes pour se révolter contre leurs maîtres…. Lire la suite
Pour cadrer ces IA, Bill Gates appelle donc à une coopération internationale et à la création d’institutions capables de surveiller les systèmes d’IA les plus puissants. Les faits semblent lui donner raison. Car pendant que Gates réclame des garde-fous, certains géants de la tech défendent une accélération radicale de l’IA et de ses applications militaires.
L’inquiétant manifeste politique, publié par le cofondateur de Palantir en avril dernier, en est l’un des exemples les plus spectaculaires. Futura avait résumé ses 22 points. L’entreprise y affirmait que la Silicon Valley a un « devoir moral » de participer à la défense des États-Unis et que la puissance militaire du XXIᵉ siècle reposera sur le logiciel. Le texte assume même la perspective d’armes autonomes en estimant que la question n’est plus de savoir si elles seront développées, mais qui les construira et pour quel objectif.
Bill Gates a changé d’avis sur les IA. Il y voit un danger pour l’humanité si elles ne sont pas plus cadrées. Illustration créée à l’aide d’un outil IA. © Sylvain Biget, Futura
Le cri d’alerte opportuniste de Musk
Si Bill Gates exprime ses inquiétudes tardivement, puisque la réalité montre qu’il avait sous-estimé les dangers de la course débridée à l’IA, ce revirement fait écho à celui d’Elon Musk lorsque OpenAI a démocratisé l’IA il y a trois ans.
Le patron de Tesla et SpaceX qualifiait l’intelligence artificielle de « plus grande menace existentielle » pour l’humanité. En 2017, il demandait même une régulation préventive, estimant qu’attendre les premiers accidents serait trop tard. Et en 2023, Musk figurait encore parmi les signataires d’une lettre demandant une pause de six mois dans le développement des modèles d’IA plus puissants que GPT-4. Depuis, il a fait volte-face avec le développement de sa propre entreprise d’IA, xAI. Il participe désormais directement à la course aux modèles toujours plus puissants. Le discours qu’il tenait avant de rattraper son retard sur l’IA était donc proche de celui de Gates.
Mais, malgré ce billet, il faut cependant nuancer les propos de Bill Gates. Il ne rejette pas la technologie : il continue de considérer les bénéfices potentiels de l’IA comme immenses. Son inquiétude porte davantage sur la vitesse du changement et sur la capacité de la société à en absorber les conséquences. Malheureusement, il y a des chances que sa parole ne soit pas entendue, tout comme celle des experts les plus reconnus.