« Nous nous occuperons du Groenland dans environ deux mois… Parlons du Groenland dans vingt jours », a lâché Donald Trump récemment, alors même qu’il avait déjà mis le feu aux poudres en mars dernier en déclarant : « Nous finirons par avoir le Groenland. J’en suis sûr à 100 %. »
Depuis ces menaces, les pays européens et en premier lieu le Danemark restent interloqués devant l’impensable. En réponse, les autorités du Groenland ont rappelé à Washington que le Groenland est « un ami proche et loyal des États-Unis depuis des générations. […] Nous avons assumé la responsabilité de la sécurité de l’Atlantique Nord et surtout de l’Amérique du Nord. […] Notre pays n’est pas un objet de rhétorique des superpuissances. Nous sommes un peuple. Une terre. » Pas certain que ce discours vienne adoucir les intentions hostiles du président Trump envers ses alliés historiques.
Pourtant, le Groenland et le Danemark ont déjà largement prouvé leur loyauté envers les États-Unis. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, il y a eu de nombreuses bases militaires américaines au Groenland. Certaines expérimentales, comme la fameuse Camp Century que Futura a déjà évoqué. D’autres, bien plus stratégiques… C’est le cas de la base spatiale de Pituffik. Elle est située dans l’extrême nord du Groenland, à plus de 1 200 kilomètres au-dessus du cercle polaire. Installée en 1951, à l’origine la base s’appelait Thule Air Base.
L’œil de Washington
En pleine guerre froide, elle a été construite dans le cadre d’un accord discret entre Washington et Copenhague. Objectif : installer au plus près du pôle Nord un avant-poste capable de protéger l’Amérique d’une attaque soviétique. À l’époque, le bombardier stratégique est la menace principale. Thule devient alors une pièce maîtresse du dispositif de dissuasion américain. Son aéroport dispose de pistes géantes (3 000 mètres de long), adaptées aux escadrons de bombardiers B-52.
Très vite, dans les années 1960, la base bascule dans une autre dimension avec l’arrivée des missiles nucléaires balistiques. La menace vient alors du ciel et les missiles intercontinentaux soviétiques peuvent frapper le sol américain en quelques dizaines de minutes. Avec son Ballistic Missile Early Warning System (BMEWS), autrement dit de grosses « antennes », Thule devient alors un poste d’alerte nucléaire avancé, chargé de détecter les lancements ennemis dès leur apparition à l’horizon arctique.
Issus des BMEWS, les UEWR modernisés offrent une couverture de 240 à 360 degrés. Ces sites sont principalement conçus pour détecter et suivre les missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) et les missiles balistiques lancés depuis la mer (SLBM). Ils assurent aussi une surveillance spatiale générale et le suivi des satellites. © US Space Force
Déchets et pollution américaine
Pourquoi avoir positionnée la base à cet endroit ? Car la trajectoire la plus courte entre l’URSS et les États-Unis d’alors passait par le pôle Nord. Thule est idéalement placée. Elle devient un goulet stratégique, un point de passage obligé pour toute frappe majeure. Et chaque seconde gagnée par son radar est une seconde de survie pour l’Amérique.
Mais, en dehors d’assurer sa propre protection, depuis son installation dans le pays, l’armée américaine n’a pas spécialement bien traité le Groenland. En 1968, le crash d’un bombardier B-52, armé de bombes nucléaires, à proximité du site a durablement contaminé les sols du territoire. La fermeture d’anciennes bases militaires a également laissé de nombreux déchets polluants.
Après la chute de l’URSS, on pouvait imaginer que Thule deviendrait obsolète. Erreur. Si elle ne compte aujourd’hui qu’environ 150 militaires, au lieu de plusieurs milliers avant la chute du bloc soviétique, la base s’est modernisée. Ses radars ont été remplacés, ses missions élargies. En 2023, elle est officiellement rebaptisée Pituffik Space Base, et passe sous le contrôle de l’US Space Force.
Le premier détachement du 23e escadron d’opérations spatiales américain contrôle le ciel et les objets spatiaux en permanence depuis le Groenland. © US Space Force
La traque des menaces spatiales
On ne parle plus seulement de défense aérienne ou nucléaire, mais de domination de l’espace. Aujourd’hui, Pituffik reste toujours au cœur de la chaîne d’alerte antimissile américaine. Son radar issu du BMEWS, constamment modernisé, scrute l’Arctique 24h/24. Et la base devrait intégrer le fameux programme Golden Dome, voulu par Trump. Il s’agit d’un réseau avancé combinant radars, satellites et intercepteurs destinés à repérer et neutraliser les menaces balistiques dès leur lancement. Cette modernisation à marche accélérée s’inscrit dans un contexte de tensions croissantes avec des puissances comme la Russie ou la Chine, qui développent des systèmes d’armement de plus en plus sophistiqués.
En plus de l’alerte antimissile, la base abrite aussi des stations de suivi et de commande de satellites, contribuant à la surveillance de l’espace proche. Plus que la crainte d’une pluie de missiles nucléaires, c’est une tâche devenue vitale face à l’augmentation du nombre d’objets en orbite, qu’il s’agisse de satellites, de débris ou de menaces potentielles. Depuis ce point stratégique, les opérations de télémesure et de contrôle sont relayées vers des centres de défense aux États-Unis et chez leurs alliés. Là encore, les États-Unis se sont rendus indispensables avec cette capacité de renseignement.
Mensonges et mauvaise foi
De fait, comme à sa grande époque lors de la guerre froide, la base apparaît toujours suffisamment dimensionnée pour réaliser sa variété de missions. Et pourtant, à bord d’Air Force One, Donald Trump a justifié cette annexion en expliquant que le Danemark ne faisait rien pour assurer la sécurité de ce territoire. Il a ajouté avec mépris : « Vous savez ce que le Danemark a fait récemment pour renforcer la sécurité au Groenland ? Ils ont ajouté un traîneau à chiens de plus. Ils ont pensé que c’était une excellente décision. »
Si les États-Unis n’ont pas le droit d’annexer le Groenland, on a bien compris que, de toute façon, Donald Trump se moque bien du droit international. D’ailleurs cette pique méprisante ne correspond pas à la réalité des investissements danois actuels en matière de sécurité du territoire. Le pays vient d’investir environ 4,2 milliards de dollars pour l’achat de 16 F-35 supplémentaires, la mise à flot de deux navires de patrouille arctique, des avions de patrouille maritime, un nouveau radar d’alerte précoce et d’importants systèmes de drones. Et début 2025, le Canada et le Danemark ont mené conjointement avec les États-Unis au Groenland, l’opération Noble Defender pour renforcer la coopération dans la défense du flanc Nord de l’Occident.
Réserves stratégiques
Alors, plutôt que d’annexer le territoire, Trump pourrait se contenter d’augmenter le volume des équipements et des troupes déjà sur place pour soi-disant le protéger. Et même s’il s’agissait uniquement de renforcer la sécurité des États-Unis en ajoutant des troupes, voire des installations, le Groenland y serait ouvert – c’était d’ailleurs ce qui se passait depuis des décennies.
L’objectif n’est donc pas tant la sécurité nationale, ou la pseudo-protection du Groenland, que la prédation de terres rares. Car dans le pays, s’ils ne sont pas encore exploités, les gisements de terres rares (néodyme, terbium, antalum, niobium, zirconium) pourraient atteindre environ 1,5 million de tonnes. C’est près de l’équivalent de ceux des États‑Unis. La sécurité nationale en question est plus celle des matières critiques face à la domination chinoise et dans une moindre mesure, russe.