De Kyiv aux lignes de front : comment Brave1 a fait de l’Ukraine un laboratoire des drones

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Février 2022. Après la stupeur de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine, le pays tente de résister avec tous les moyens dont il dispose. Vient ensuite le retrait des forces russes au nord de Kyiv, puis l’amplification des combats dans l’est et le sud-est de l’Ukraine. À partir de ce moment, des nuées de drones commerciaux, essentiellement de la marque chinoise DJI, pullulent dans le ciel. Très actifs de jour, ils servent à diriger les tirs d’artillerie et à des missions de renseignement. Modifiés, ces drones sont également capables de larguer de petites grenades.

Tous les bricoleurs du pays se sont investis pour mettre au point des engins de plus en plus offensifs. C’était très artisanal au début, mais l’effet de surprise permettait de dérouter l’armée russe.

Quatre ans après, la guerre de haute intensité, somme toute « classique », s’est transformée en conflit high-tech. En 2023, la Russie a commencé à frapper Kyiv avec les premiers drones Shahed iraniens, Futura y était. Produits désormais massivement sous le nom de Geran, ils arrivent désormais par essaims tous les jours sur les grandes villes ukrainiennes.

Sur le front, les blindés sont désormais en retrait, l’artillerie compte moins que les quantités invraisemblables de drones FPV suicides qui ne laissent aucun répit aux soldats. Ils causent désormais l’essentiel des dommages aux troupes et aux engins. En mer, sur terre et dans le ciel, les robots sont omniprésents sur les champs de bataille. On expérimente, on valide une innovation qui fonctionne et quelques semaines après, la partie adverse trouve la parade.

Brave1 a officiellement lancé sa place de marché numérique. Une sorte d’Amazon de l’innovation militaire, dans laquelle les forces ukrainiennes peuvent faire leurs courses. © Brave1

Le roue du progrès tourne plus vite sur le champ de bataille

Ce qui marchait hier est maintenant inutile, à l’instar des célèbres drone Bayraktar turcs et même du canon Caesar français désormais à portée de tir des drones russes. Par la force des choses, Kyiv a dû improviser et inventer un modèle inédit : produire des armes comme des start-up développent des applications.

Dès 2023, pour pousser l’innovation, le ministère ukrainien du Numérique a créé Brave1, une unité d’innovation militaire qui est devenue une chaîne industrielle accélérée, testée directement en conditions de combat. Elle est née avec l’initiative du gouvernement « Armée de drones ».

Pression de la guerre oblige, la validation des projets se fait en 45 jours au lieu de plusieurs années chez la Darpa ou en Europe. Mieux encore, Brave1 fait en sorte de certifier ses conceptions afin qu’elles soient interopérables avec les systèmes de l’Otan. De quoi ouvrir les portes vers de futurs marchés militaires chez les pays membres de l’organisation avec du matériel éprouvé sur le champ de bataille.

Drones, IA, l’unité Brave1 planche sur les projets technologiques innovants pouvant faire la différence sur le champ de bataille. © Gov.UA

La high-tech pour mieux résister

Ce cluster d’innovation militaire relie ingénieurs, armée et industriels pour concevoir des armes rapidement déployables sur le champ de bataille. La structure coordonne aujourd’hui des centaines d’entreprises et finance des projets dans tous les domaines : drones, robotique terrestre, guerre électronique ou intelligence artificielle.

L’objectif est clair : compenser l’avantage quantitatif de la Russie par une supériorité technologique en constante évolution. Les innovations les plus visibles concernent les drones. Et il y a des dizaines de modèles employés sur le front. C’est le cas du Punisher, par exemple, un drone de combat produit par UA Dynamics qui a représenté l’incursion de l’Ukraine dans le domaine des drones offensifs. Peu onéreux, il permet de détruire des blindés ou des systèmes d’armes coûtant des centaines de milliers d’euros. Le Shark, spécialisé dans la reconnaissance longue distance, repère les cibles et guide l’artillerie. Le drone lourd Vampire, surnommé Baba Yaga par les soldats, mène des bombardements nocturnes en profondeur.


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Ces engins frappent désormais des positions situées bien au-delà de la ligne de front, ciblant dépôts logistiques et systèmes d’artillerie. Autre avancée : les drones intercepteurs à très haute vitesse, conçus pour détruire en vol les appareils ennemis. Certains prototypes approchent les performances d’engins de compétition automobile. Ils permettent de neutraliser des cibles aériennes rapides à coût réduit.

L’IA embarquée dans les drones de combat autonomes

Parallèlement, Brave1 développe des drones autonomes guidés par intelligence artificielle, entraînés à partir d’images réelles du champ de bataille. Capables de reconnaître les signatures thermiques ou silhouettes d’appareils ennemis, ils peuvent poursuivre leur mission même lorsque les communications sont perturbées.

L’une des dernières innovations importantes soutenues par Brave1 concerne les drones guidés par fibre optique. Apparue sur le front au début de l’année 2024, d’abord du côté russe, cette technologie s’est rapidement imposée comme une réponse au brouillage électronique massif. L’Ukraine a commencé à développer et déployer ses propres modèles à l’automne 2024, avant de les intégrer pleinement aux opérations dès 2025.

En quelques mois seulement, ces engins insensibles au brouillage sont devenus l’un des symboles de la nouvelle guerre des drones. Doté d’une portée de quelques kilomètres à leurs débuts, ils peuvent atteindre leur cible en trainant un fil jusqu’à 40 kilomètres aujourd’hui.

Les drones à fibre optique sont devenus la norme de 2025 en Ukraine. Ils peuvent s’affranchir du brouillage grâce à cette liaison. La quantité de fils laissés derrière le passage des drones est délirante. © DR

Dans certains secteurs, l’accumulation des câbles de fibre optique est impressionnante.

Au sol, la robotisation progresse aussi : par exemple, le drone terrestre explosif Ratel-S sert à attaquer blindés et fortifications sans exposer les soldats. À cela s’ajoutent de nouveaux intercepteurs autonomes conçus pour chasser les drones ennemis comme des missiles pilotés par logiciel.

L’armée peut aussi compter sur des petits blindés chenillés ou des mitrailleuses robotisées. De même, sur le front, on assure la logistique et le rapatriement des blessés du front avec des drones à chenilles autonomes. De manière générale, ces machines ne sont pas figées : elles sont modifiées en continu selon les retours du terrain, parfois en quelques semaines seulement.

Une économie de guerre pilotée comme une plateforme numérique

La rupture la plus profonde n’est peut-être pas technologique, mais organisationnelle. Brave1 fonctionne aujourd’hui comme une sorte d’Amazon militaire : les unités combattantes peuvent sélectionner directement les équipements dont elles ont besoin. Cela a pour effet d’accélérer la diffusion des innovations et les retours d’expériences.

De fait, l’initiative Brave1 a rapidement attiré le regard des partenaires occidentaux et des structures liées à l’Otan. L’expérience du combat avec ce cycle d’innovation permanent les inspire. C’est d’ailleurs, sans doute ce qui a poussé, en France, la création du Commandement du combat du futur en 2023. L’organisation est chargée de doper l’innovation pour l’Armée de terre en menant de nombreuses expérimentations en collaboration avec des partenaires industriels et des start-up.


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Kyiv, capitale d’une guerre high-tech

Dans les laboratoires et incubateurs de Kyiv, ingénieurs et militaires travaillent désormais presque sans interruption. Chaque nouvelle attaque, chaque contre-mesure ennemie devient une donnée à exploiter pour la version suivante d’un drone, d’un robot ou d’un système de détection. L’IA n’est pas en reste, elle permet d’accélérer la décision en traitant en un temps record des quantités de données du terrain.

Avec sa philosophie, en à peine trois années, Brave1 a transformé la conduite de la guerre en processus industriel agile. Une évolution qui pourrait bien redéfinir durablement la manière dont les conflits modernes sont menés et gagnés.

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