Décryptage d’un basculement : ce que le général Bernard Norlain révèle sur l’automatisation des conflits

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Le drone, également appelé UAV (Unmanned Aerial Vehicle) en anglais, est un véhicule motorisé sans opérateur humain à bord, qui peut voler de façon autonome ou être piloté à distance en étant non réutilisable ou récupérable, tout en emportant une charge létale ou non létale. Il est généralement utilisé dans les airs, mais également de façon terrestre et maritime.

Déployée de façon anecdotique dans tous les conflits majeurs du XXe siècle, cette technologie a pris de l’ampleur au début des années 1990, avec des engins qui étaient opérationnels pour des missions d’observation, de renseignement ou de brouillage électromagnétique, notamment fabriqués par les Israéliens, les Américains, puis les Chinois. Ce n’est que ces dernières années que les drones ont commencé à être massivement utilisés comme force de combat à part entière.

Vers l’automatisation du champ de bataille

Dans sa guerre contre la Russie, l’Ukraine a déployé environ 4 millions de drones sur le front en 2025, soit à peu près 10 000 unités par jour, qui ont permis de saturer les systèmes de défense adverses et d’améliorer la coordination des frappes balistiques grâce à la transmission de données en temps réel. Aujourd’hui, certains modèles coûtent seulement quelques centaines de dollars et sont capables de mener des actions qui peuvent s’avérer décisives, comme lancer une grenade dans l’habitacle d’un char, quand d’autres nécessitent de dépenser plusieurs dizaines de millions de dollars, en étant dotés de capacités opérationnelles étendues, comme le MQ-25 Stingray de la marine américaine.

Améliorés en permanence par l’IA, de plus en plus efficaces et de moins en moins coûteux, ces engins annoncent-ils une nouvelle façon de faire la guerre, à la fois automatisée et plus équitable pour les pays militairement faibles ? Réponse avec le général d’armée aérienne Bernard Norlain, ancien commandant de la Force aérienne de combat française et pilote de chasse émérite.

Futura : La montée en puissance des drones sur le champ de bataille est-elle liée aux progrès réalisés par l’IA, qui ont rendu ces engins beaucoup plus efficaces ?

Général Norlain : Oui, bien sûr. L’intelligence artificielle est devenue le ressort du développement et de l’utilisation des drones. Actuellement, l’usage dual que l’on en fait, avec des engins civils et des engins à usage militaire est une caractéristique qui concerne l’évolution de la guerre, car l’innovation réalisée d’un côté peut servir de l’autre.

Nous sommes en train d’entrer dans une nouvelle phase de développement de cette technologie avec la mise en œuvre de drones de combat qui opèrent en essaim, alors qu’ils étaient auparavant utilisés de façon isolée. Dans cette configuration, chaque drone a une fonction précise, et les rôles sont répartis entre eux, comme c’est le cas dans un bataillon.

Un même essaim peut mener des frappes, faire du renseignement, éliminer une cible précise. Il peut être piloté et contrôlé à distance par un avion de chasse, qui vole avec les drones pour démultiplier la puissance d’une attaque. L’intelligence  artificielle va permettre de coordonner l’action de ces différentes entités, ce qui va amener à une nouvelle façon de déployer ces engins sur le champ de bataille.

Futura : Concrètement, aujourd’hui, que peuvent faire ces drones ? Est-ce qu’ils peuvent neutraliser un char ou détruire un avion de combat ?

Général Norlain : Tout dépend de l’objectif recherché. Si vous voulez abattre un avion de combat, il vous faudra un drone de grande envergure, capable de tirer un missile air-air. Au début des années 2000, les Américains avaient développé les drones Reaper, grands comme des avions, avec presque 30 mètres d’envergure, qui évoluent à moyenne et haute altitude. C’est donc possible.

Cette évolution technologique est liée à la politique du zéro mort. Depuis la fin de la guerre froide, les grandes puissances préfèrent combattre à distance ou par intermédiaire, comme on l’a vu à de multiples reprises, que ce soit en Irak, en Libye, ou dans de nombreuses opérations depuis la fin de la guerre froide. L’Ukraine, c’est un peu différent. C’est cependant une tendance générale dans toutes les armées.

Or, ce qui caractérise le drone, c’est qu’il n’y a pas de pilote à bord, et donc pas de perte humaine. Ça a été un des ressorts principaux du développement de cette technologie. De plus en plus, avec l’intelligence artificielle, les guerres seront menées avec ce type d’engins. L’automatisation du champ de bataille est en marche pour limiter le nombre de morts au combat. Pour autant, l’occupation du terrain nécessitera toujours que l’empreinte au sol soit réalisée. Nous sommes dans une phase intermédiaire où il va y avoir de moins en moins de combattants humains, mais de plus en plus de victimes civiles.

Futura : Est-ce que les drones sont devenus un moyen de rééquilibrer le rapport de force ?

Général Norlain : Oui, c’est certain. C’est ce que démontre la guerre en Ukraine. Les drones qui survolent en permanence le champ de bataille empêchent les déplacements de blindés, de véhicules ou simplement de soldats. Les Ukrainiens ont réussi à conceptualiser et à fabriquer ce type d’engins. Ça leur a permis de résister aux Russes. C’est ce qu’on appelle un pouvoir égalisateur. Il y a malgré tout une limite à cela, puisque les Russes, après bien des difficultés, ont développé leur propre activité de drones, avec une capacité industrielle bien plus importante.

Cependant, comme la technologie progresse à une vitesse exponentielle, il y a constamment de nouveaux moyens qui apparaissent pour qu’une armée plus faible puisse compenser son déficit.

Futura : Cette technologie va-t-elle remplacer les avions de combat ?  

Général Norlain : Nous n’en sommes pas encore tout à fait là, mais à partir du moment où un avion de combat est utilisé pour commander un essaim de drones, le rôle du pilote devient moins important. D’un autre côté, l’automatisation des avions de combat est déjà en marche. C’est ce que les Américains testent dans leur immense camp d’entraînement à côté de Las Vegas. En réalité, ce n’est pas tellement ce type d’appareil en lui-même qui est menacé, c’est surtout l’avion piloté qui pourrait disparaître avant la fin du siècle, en étant remplacé par des super-drones assistés par des essaims de drones.

Futura : À quels autres développements peut-on s’attendre ?

Général Norlain : Avec les drones, les armées vont recourir à des solutions automatisées dans tous les domaines du combat. L’enjeu, ce sera la prise de décision. L’intelligence artificielle est bien plus rapide que l’intelligence humaine sur ce point, tout en étant capable de prendre en compte tous les paramètres d’un problème.

Par exemple, en matière de dissuasion nucléaire, le temps de détection des missiles, surtout quand ils sont manœuvrants, devient de plus en plus court. Au bout de la chaîne de commandement, le président de la République n’a que deux ou trois minutes pour décider de lancer une riposte, et ce délai diminue de plus en plus. La question est désormais de savoir si demain, les guerres seront conduites par des automates et des algorithmes qui pourront faire des choix dans des laps de temps plus courts et plus efficacement.

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