La Russie, pays phare de l’URSS qui a envoyé le premier satellite Sputnik dans l’espace et placé le premier être vivant en orbite, ne pouvait pas délaisser l’espace au profit du reste de la planète et en premier lieu des géants américains comme Starlink. Privée du réseau de communication d’Elon Musk au lendemain de l’invasion en raison des sanctions, la Russie ne dispose pas d’équivalent. Jusqu’à aujourd’hui ou presque…
Lundi soir, une fusée Soyouz-2 a décollé du cosmodrome militaire de Plesetkt pour envoyer en orbite les 16 premiers satellites d’une constellation 100 % russe baptisée Rassvet (aurore en russe). Ils ont été conçus et seront opérés par la société russe Bureau 1440, qui mène ce projet depuis plus de trois ans.
Plus haut, moins vite
Dans l’esprit de celle de Starlink, elle sera néanmoins moins dense puisque l’objectif à l’horizon 2035 vise la mise en orbite d’un peu moins de 900 satellites. Ceux-ci seront positionnés sur une orbite de 800 kilomètres d’altitude. C’est bien au-dessus de celle des Starlink qui culmine à 550 kilomètres et dont les satellites sont actuellement programmés pour descendre sous les 500 kilomètres.
Ce choix de l’orbite pour Rassvet montre bien les contraintes économiques de la Russie. Il faut moins de satellites pour couvrir un même territoire, ce qui réduit le nombre total de lancements nécessaires. De même, à cette altitude, la traînée atmosphérique est moindre et les satellites « s’usent » moins vite.
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Contrairement aux Starlink dont la durée de vie est limitée à environ six ans, ceux de Rassvet ne devraient donc pas être souvent renouvelés. Cela signifie également que le réseau n’évoluera pas beaucoup, contrairement à ceux de Starlink qui bénéficient très régulièrement de mises à jour, à force d’itérations successives. Cette altitude supérieure va également engendrer une contrainte supplémentaire, celle de la latence des communications. Elle sera certainement plus importante que celle de la constellation de Musk.
Les 16 premiers satellites de communication du futur réseau Rassvet forment le début de la réponse russe à Starlink. Le pays compte en déployer 250 d’ici quelques années pour atteindre une constellation d’un volume de 900 satellites en 2035. © John Jardie
Pour remplacer Starlink sur le front ?
Enfin, 900 satellites, c’est certes dix fois moins que l’actuelle constellation de Starlink, mais l’objectif commercial n’est certainement pas de fournir un accès Internet haut débit à toute la planète, mais plutôt de couvrir toute la Russie et de répondre aux besoins de communication militaires. En effet, avec le conflit en Ukraine, le Kremlin a rapidement compris l’intérêt des antennes Starlink utilisées par les soldats ukrainiens.
Depuis les premiers mois du conflit, elles leur permettent d’assurer leurs communications militaires sur un front où tous les réseaux sont coupés et détruits. Et contrairement aux réseaux militaires traditionnels, vulnérables au brouillage et à l’interception, Starlink a fourni une connectivité à faible latence, résiliente et décentralisée. Le réseau est quasiment impossible à neutraliser.
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C’est ce qui a permis aux forces ukrainiennes de maintenir une communication ininterrompue entre les centres de commandement et les unités de première ligne. Avec des informations qui circulent sans interruption, les unités s’adaptent plus rapidement, les frappes sont plus précises.
Le marché noir des antennes Starlink
Alors, pour se hisser à ce niveau, les forces russes ont dû ruser pour équiper les soldats de milliers de terminaux Starlink. Ils se sont fournis auprès de pays tiers. Mais, depuis février, Elon Musk a été fortement incité à bloquer ces antennes utilisées illégalement. C’est par discrimination territoriale et avec l’aide de listes blanches établies par les Ukrainiens que ces antennes ont été bloquées.
Les effets ont été quasi-immédiats pour les forces russes habituées à la souplesse du réseau. Une privation qui a largement profité aux Ukrainiens. Alors, est-ce que le réseau Rassvet peut changer la donne et remplacer Starlink pour que la Russie puisse assurer ses liaisons de communication pour son offensive de printemps ?
La société russe Bureau 1440 planche depuis plus de trois ans sur ce projet. © TVP World
Prêts pour l’offensive russe du printemps ?
Contrairement à ce que suggèrent certains médias nationaux, rien n’est moins sûr. Ces 16 premiers satellites ne sont pour le moment qu’en phase de tests et le véritable service commercial est programmé pour 2027. En attendant, ils pourraient certes être employés à des fins militaires (tests, liaisons ponctuelles), mais ils sont loin d’être suffisants pour remplacer Starlink sur le front ukrainien.
Avec seulement 16 satellites, la couverture reste très incomplète et intermittente, et donc insuffisante pour assurer un service continu et massif comme Starlink. Ces 16 engins ne peuvent fournir qu’un semblant de connectivité, mais en aucun cas une solution opérationnelle large pour l’armée russe. Encore faut-il que les unités au sol soient également équipées de terminaux bon marché et produits en masse.