Le missile Oreshnik peut-il vraiment frapper Paris en 20 minutes ? La réponse surprend

Author:

« Une arme nucléaire à 20 minutes de vol de Paris, le missile Oreshnik est-il “impossible” à intercepter ? » « Invincible selon Poutine : c’est quoi ce missile Orechnik utilisé par la Russie pour frapper l’Ukraine et inquiéter l’Europe ? » « Il peut menacer la quasi-totalité de l’Europe : capable de voler à plus de 12000 km/h, jusqu’à 5500 km… ». Ces titres issus de la presse nationale publiés ces derniers jours soulèvent l’anxiété et montrent la puissance du missile que la Russie a tiré en fin de semaine dernière pour frapper une zone près de la ville de Lviv, c’est-à-dire à proximité de la frontière ouest de l’Ukraine, donc de l’Union européenne.

Dans les termes employés, il y a toujours quelques mots-clés distillés : hypersonique, invincible, nucléaire…  Des mots inquiétants et cela tombe bien, puisque c’est précisément le message que souhaite faire passer le Kremlin. De fait, l’effet de ce type de frappes fonctionne à tous les coups… au niveau psychologique en tout cas.

Mais qu’en est-il vraiment de cet Oreshnik, cette arme « magique » ? D’abord, c’est la seconde fois que la Russie frappe l’Ukraine avec ce missile expérimental. La première fois, c’était en 2024 dans la localité de Dnipro. Vladimir Poutine en avait profité pour indiquer que ce missile tactique à capacité nucléaire était quatre fois plus puissant que la bombe d’Hiroshima. Il avait également précisé que l’Europe n’est pas équipée de systèmes d’alerte précoce et qu’elle serait vitrifiée la première en cas d’escalade du conflit.

Dans les deux cas, l’Oreshnik était équipé de têtes inertes, c’est-à-dire dénuées d’explosifs, mais étant donné leur vitesse d’arrivée, l’effet est pratiquement identique à celui de charges conventionnelles. Et cette fois, la zone frappée à proximité de l’Union européenne est sans doute plus psychologique que tactique.

Revenons sur le terme hypersonique, désormais connu de tous et qui rendrait cette arme impossible à intercepter. Contrairement à ce que prétendent la plupart des médias, cette arme n’est pas plus hypersonique que n’importe quel autre missile balistique intercontinental existant depuis les années 1960. Hypersonique signifie que l’engin évolue à plus de Mach 5. L’Oreshnik parviendrait à voler effectivement à plus de Mach 10.

Effet des frappes par les multiples têtes de l’Oreshnik sur la zone visée à proximité de Lviv en Ukraine. © Special Kherson Cat  

Rien de nouveau dans l’hypersonique

Rappelons que le missile balistique stratégique nucléaire français M51 peut, quant à lui, atteindre Mach 15, ce qui lui permet de traverser l’Atlantique en moins de 15 minutes. Rappelons également que l’ensemble des missiles intercontinentaux russes peuvent également atteindre cette haute vélocité depuis des décennies et qu’ils sont théoriquement capables d’atteindre Paris en une vingtaine de minutes. Cette vitesse hypersonique n’est donc pas une nouveauté et tout l’arsenal nucléaire des pays dotés de ce type d’armement dispose de cette capacité.

Est-ce que le missile est impossible à intercepter ? Tout autant que l’ensemble des missiles balistiques nucléaires durant la guerre froide et encore aujourd’hui. Un tel missile, intercontinental, ou à portée intermédiaire, comme l’Oreshnik suit une trajectoire balistique. Il grimpe dans l’espace à plus d’une centaine de kilomètres, perd sa coiffe et libère plusieurs ogives qui vont retomber à très haute vélocité. La loi de la gravité fait son travail, mais il n’y a pas spécialement de possibilité de manœuvres en raison justement de cette haute vitesse.

Schéma explicatif des différentes étapes d’un tir d’un missile IRMB et de sa tentative d’interception. © Etienne Marcuz, FRS

Dans le cas de l’Oreshnik, on a compté six têtes. Le fait d’encapsuler plusieurs têtes pour frapper autant de cibles différentes, s’appelle le mirvage. Pratiquement tous les missiles balistiques nucléaires actuels sont mirvés. Le M51 français est ainsi doté de plus de six têtes nucléaires (on ne connaît pas le nombre exact). Dans tous les cas, la fenêtre de tir d’interception d’un tel missile est très étroite. Quelques secondes tout au plus. Donc, s’il y a plusieurs arrivées simultanées, les intercepteurs auront du mal à tous les neutraliser. Ce n’est donc pas une nouveauté et tout cet arsenal funeste n’est de toute façon pas fait pour être utilisé. Dans tous les cas, tout le monde serait perdant dans l’affaire.

Vous l’avez compris, ce terme d’hypersonique est plutôt galvaudé. Cela ne signifie pas qu’il n’existe pas de véritables missiles hypersoniques pratiquement impossibles à neutraliser. Là où ils se distinguent, c’est qu’en plus d’être très rapides, ils sont également manœuvrants, ce qui rend difficiles les calculs l’interception. Difficiles, mais pas impossibles, car les missiles de croisière de ce type, comme le Kinzhal russe utilisé plusieurs fois en Ukraine, ont toutefois été détruits en vol par de vieux systèmes Patriot. De son côté, pour éviter d’entretenir cette confusion bien pratique, l’armée française a choisi de distinguer les « vrais » missiles hypersoniques, en appelant cette nouvelle menace, des missiles « hypervéloces ». La France planche d’ailleurs sur ce type de vecteur avec un planeur hypersonique.

Hypersonique ou hypersonique ?

L’Oreshnik ne semble pas du tout faire partie de cette famille. Des experts, comme Etienne Marcuz, chercheur à la Fondation pour la recherche Stratégique, considère qu’il s’agit d’une déclinaison raccourcie du missile intercontinental (ICBM) Yars, sans son troisième étage. C’est ce qu’on appelle un IRBM, un missile d’une portée intermédiaire de 2 000 à 5 500 kilomètres et cela existe depuis des décennies. Rien de bien nouveau donc. Pour ce qui est de ses composants, plusieurs images des débris montrent qu’ils proviennent de technologies datant parfois des années 1950 ou 1960. Attention, cela ne veut pas dire que c’est désuet et inefficace, mais puisque cela fonctionne correctement, il n’y a pas de raison de faire autrement.

En 2024, les débris de l’Oreshnik filmés par CNN montraient des composants de l’époque des premières fusées soviétiques. Mais ce n’est pas forcément le signe que le missile est de piètre qualité ou pas innovant. © Special Kherson Cat 

Dans tous les cas, ce qui est certain, c’est que l’Oreshnik n’a rien de révolutionnaire, c’est un « petit » missile ICBM. De même, comme la plupart de tous les vecteurs russes, il peut très bien être équipé de têtes nucléaires. L’inquiétude devrait donc être la même pour tout l’arsenal russe et ce n’est pas le cas. Ce qui reste préoccupant, c’est que la Russie comme d’autres pays, à l’instar d’autres au Moyen-Orient, exploitent cette famille de missiles balistiques pour des frappes conventionnelles à longue portée. Cela reste toujours sous le seuil d’une attaque nucléaire bien entendu, mais avec le même type de lanceurs.

Pour le moment, l’arsenal d’Oreshnik doit être limité, mais cela pourrait bien changer d’ici quelques années. C’est en tout cas, très démonstratif. L’autre souci, c’est que face à cette menace, les pays d’Europe ne disposent pas d’engins équivalents. Des projets sont certes lancés, mais ils restent loin d’aboutir. Or, l’utilisation d’IRBM conventionnels pourrait s’avérer destructeur pour des installations critiques (aéroports, bases militaires, infrastructures énergétiques ou industrielles…).

Effet bouh !

Comme le rappelait d’un ton menaçant Vladimir Poutine, en 2024, lors du premier tir de l’Oreshnik, les pays d’Europe et notamment la France ne sont effectivement pas équipés d’un système d’alerte avancé. Pour la France, c’est un choix délibéré, puisque le pays dispose de l’arme nucléaire. C’est justement contre des frappes d’ICBM nucléaires que le feu français des M51 serait délivré en riposte. Dans cette situation, même avec des systèmes d’alerte avancée et des intercepteurs, comme ceux de la Russie ou des États-Unis, la frappe massive de l’ensemble de l’arsenal nucléaire français viendrait vitrifier l’essentiel des centres névralgiques stratégiques du pays. Le premier à tirer n’y gagnerait rien, autrement dit. C’est tout l’intérêt de la dissuasion. En revanche, cette dissuasion ne peut évidemment pas fonctionner pas avec des frappes de missiles équivalents dotés de charges conventionnelles.

Et tout comme pour leur version nucléaire, ils pourraient difficilement être neutralisés. D’ailleurs, pour leur éventuelle interception, seule l’Allemagne dispose d’un système anti-missiles balistiques Arrow 3 israélien. Ce système ne suffirait de toute façon pas pour anéantir des tirs multiples de missiles IRBM ou ICBM conventionnels.

Sans exagérer leur puissance, il ne faut donc pas prendre l’utilisation de ce type d’arme de façon à la légère. Pour le moment, ces menaces russes, sont essentiellement employées pour faire passer un message et apeurer les populations d’Europe. Et l’idée reste toujours la même : chercher à montrer que la Russie est invincible et qu’il vaut mieux éviter de l’entraver dans sa conquête de l’Ukraine.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *