Le prix Nobel s’est révélé très inspirant au cours du XXe siècle et pour cette raison, des prix analogues couvrant des domaines qui lui échappaient, par exemple en mathématique avec la médaille Fields ou sous une forme modernisée comme le prix « ВЫЗОВ » russe, ont vu le jour. L’un d’eux est le prix A.M. Turing, parfois surnommé le « prix Nobel de l’informatique ».
Doté d’un million de dollars, il a été créé par l’ACM (Association for Computing Machinery) en l’honneur d’Alan Mathison Turing (1912-1954), mathématicien et informaticien.
Le site de l’ACM rappelle que le Britannique avait réalisé des avancées fondamentales dans les théories de l’architecture des ordinateurs, des algorithmes, de la formalisation du calcul et l’intelligence artificielle. Turing a également joué un rôle déterminant pendant la Seconde Guerre mondiale, rôle dont il a été bien mal récompensé en raison des lois anglaises sur l’homosexualité après la guerre, ce qui l’a conduit au suicide.
Une présentation d’Alan Turing. © Association for Computing Machinery (ACM)
Les fondateurs de l’informatique quantique
Aujourd’hui, l’ACM (Association for Computing Machinery) vient de faire savoir que les lauréats du prix Turing ACM 2025 sont Charles H. Bennett, aux États-Unis, et Gilles Brassard, au Québec, « en reconnaissance de leur rôle essentiel dans l’établissement des fondements de l’informatique quantique et la transformation des communications et du calcul sécurisés », selon les mots du communiqué de l’ACM, qui précise aussi que « Bennett et Brassard sont reconnus comme les fondateurs de l’informatique quantique, un domaine à la croisée de la physique et de l’informatique qui appréhende les phénomènes quantiques non seulement comme des propriétés de la matière, mais aussi comme des ressources pour le traitement et la transmission de l’information ».
Félicitations à mon ami et collègue de l’ @UMontreal Gilles Brassard ainsi qu’à Charles H. Bennett pour l’obtention du prix Turing 2025 qui souligne leurs travaux novateurs dans le domaine de l’informatique quantique!
Gilles, tu fais la fierté de notre université et de notre…
— Yoshua Bengio (@Yoshua_Bengio) March 18, 2026
Rappelons que les Nations unies avaient défini 2025 comme l’Année internationale de la science et de la technologie quantiques, année qui fut aussi l’occasion de fêter le centenaire de la découverte des équations fondamentales de la mécanique quantique par Heisenberg, Born, Jordan et bien sûr Schrödinger.
Le prix Turing, souvent considéré comme le « Nobel de l’informatique », a été décerné ce matin (18 mars 2026) au Québécois Gilles Brassard. L’informaticien et son collègue, le physicien américain Charles Bennett, se sont distingués pour leur travail sur la cryptographie quantique et la téléportation quantique. Le reportage de Jacaudrey Charbonneau. © Radio-Canada Info
Une cryptographie qui résiste aux ordinateurs quantiques
Mais le prix Turing prend surtout acte que l’on assiste clairement à une seconde révolution de la technologie quantique en ce début du XXIe siècle avec des avancées remarquables en ce qui concerne le traitement et la transmission de l’information, en particulier avec les ordinateurs quantiques.
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On sait que ces ordinateurs, une fois devenus suffisamment puissants, pourraient casser le chiffrement des transactions bancaires. Mais, dès 1984 (avant les travaux de Peter Shor à ce sujet au cours des années 1990) et inspirés par les travaux de leur regretté collaborateur Stephen Wiesner, Bennett et Brassard avaient introduit un protocole de cryptographie quantique immunisé contre toute attaque, même celle d’un ordinateur quantique.
Il est aujourd’hui connu sous le nom de BB84. Il permet de transmettre non pas un message crypté, mais la clé d’un message crypté, de telle sorte que l’on peut savoir si la transmission de la clé a été interceptée et ce en utilisant la mécanique quantique.
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Des variantes de BB84 sont déjà déployées dans des réseaux de communication quantique opérationnels à travers le monde, que ce soit ceux utilisant les liaisons terrestres par fibre optique ou ceux utilisant les communications spatiales par satellite.
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Précisons que si ce protocole fait bien usage de propriétés quantiques de la matière et de la lumière, il ne repose pas sur celle bien connue de l’intrication quantique. Il ne s’agit donc pas d’utilisation de l’effet EPR, mais bien toutefois du célèbre théorème de non-clonage quantique, une conséquence de la mécanique quantique qui interdit la copie à l’identique d’un état quantique inconnu et arbitraire.
Capsule produite pour l’émission Que sont devenues les découvertes de jadis, diffusée à Canal Savoir. Cet extrait retrace l’évolution d’une découverte de Gilles Brassard (Université de Montréal) et Claude Crépeau (Université McGill), sélectionnée parmi les 10 découvertes de l’année 1993 de Québec Science : la téléportation quantique. © Fonds de recherche du Québec
Du protocole BB84 à la téléportation quantique
L’intrication quantique est, elle, bien utilisée dans un autre travail fondateur de Bennett et Brassard, en collaboration avec d’autres chercheurs comme Claude Crépeau en 1993 et qui concerne la téléportation quantique. Ce domaine fera notamment plus tard l’objet de travaux du physicien autrichien Anton Zeilinger, récompensé avec Alain Aspect et John Fancis Clauser du prix Nobel de physique en 2022.
Pour Yannis Ioannidis, président de l’ACM « Bennett et Brassard ont fondamentalement transformé notre compréhension de l’information elle-même. Leurs intuitions ont repoussé les limites de l’informatique et ont initié des décennies de découvertes interdisciplinaires. L’essor mondial actuel des technologies quantiques souligne l’importance durable de leurs contributions ».
Deux « Nobel de l’informatique » visionnaires
Pour en savoir un peu plus sur les travaux et les biographies des deux lauréats du prix Turing 2025, il existe déjà les deux excellentes vidéos ci-dessous. On peut lire aussi l’article de Quanta Magazine.
Gilles Brassard est professeur titulaire au Département d’informatique et de recherche opérationnelle de l’Université de Montréal depuis 1979. Jeune prodige des mathématiques, Gilles Brassard n’a que 13 ans lorsqu’il entreprend son baccalauréat à l’Université de Montréal. Lors de son doctorat à l’Université Cornell, il est séduit par « l’élégance mathématique » de la cryptographie, à tel point qu’il réoriente ses études vers cette science du codage. Par la suite, il réalise que la mécanique quantique possède un potentiel insoupçonné pour le traitement de l’information, incluant la cryptographie. Ceci conduit à l’invention révolutionnaire de la téléportation quantique en 1993. M. Brassard a reçu des distinctions parmi les plus prestigieuses au monde. © Faculté des arts et des sciences – UdeM
Charlie H. Bennett, membre d’IBM et pionnier de la physique quantique, a été nommé colauréat du prix Turing 2025 de l’ACM, aux côtés de son collaborateur de longue date, Gilles Brassard, de l’Université de Montréal. Il s’agit du septième lauréat du prix Turing affilié à IBM et du premier récompensé spécifiquement pour ses contributions à la physique quantique. Pour obtenir une traduction en français assez fidèle, cliquez sur le rectangle blanc en bas à droite. Les sous-titres en anglais devraient alors apparaître. Cliquez ensuite sur l’écrou à droite du rectangle, puis sur « Sous-titres » et enfin sur « Traduire automatiquement ». Choisissez « Français ». © IBM