En Ukraine, dans la nuit du 9 au 10 janvier 2026, un missile balistique à portée intermédiaire russe, l’Oreshnik, a frappé la région de Lviv tout à l’ouest du pays, à proximité de la frontière polonaise. L’utilisation d’un tel missile est tactiquement discutable, mais l’objectif de la Russie consistait surtout à envoyer un signal politique fort à l’Europe et à l’Otan. Le message : montrer la capacité de la Russie à frapper loin à l’ouest.
Le message a été très bien entendu ! Les pays européens ont brutalement pris conscience de la menace de ce type de missile qui fonctionne comme un missile nucléaire, mais sans ce type d’ogive. Le problème, c’est que sans les « grandes oreilles américaines », il n’est pas possible de détecter suffisamment tôt l’arrivée de ce genre de missile au-dessus de l’Europe pour pouvoir les intercepter.
Futura avait fait le point sur le système d’alerte avancé américain, combinant des systèmes satellitaires et de détection terrestres, dont l’un des éléments clés est basé à Pituffik, au Groenland.
Avec la dissuasion, la France n’a jamais misé sur un système d’alerte
Ce système amélioré depuis des décennies permet de détecter par satellite et imagerie thermique le lancement d’un missile balistique, puis de le suivre immédiatement pour l’intercepter. Ce procédé participe à la dissuasion nucléaire, même si cette détection anticipée ne permettrait pas de neutraliser complètement une frappe nucléaire massive.
Du côté européen et jusqu’à l’élection de Trump, on comptait bien sur ce système d’alerte précoce américain pour assurer cette fonction. La nouvelle réalité de ce monde nécessite de s’adapter.
Pourquoi la France ne dispose-t-elle pas de système d’alerte ? Pour une raison simple : la dissuasion nucléaire a permis d’assumer une stratégie dénuée de ce genre de système, en se basant sur cette simple doctrine que l’on peut résumer ainsi : « celui qui frappe sera détruit, donc il ne frappera pas ».
Cette dissuasion rendait donc inutile l’investissement dans une capacité d’alerte avancée antimissile. En l’état actuel, la France ne dispose donc pas de satellites capables de détecter un lancement de missile à portée intermédiaire ou intercontinental. Certes, des radars de longue portée, comme le GM406 ou GM200, existent mais ils ne couvrent pas toute l’Europe. Leurs données sont toutefois partagées avec celles de l’Otan. Il n’existe pas vraiment non plus de défense antimissile hors atmosphère, mais des batteries SAMP/T (Aster 30 B1) capables d’intercepter un missile dans l’atmosphère.
Explications en images sur le programme Jewel porté par la France et l’Allemagne. L’Europe n’a pas 20 ans de retard parce qu’elle ne savait pas faire, mais parce qu’elle a longtemps cru qu’elle n’en aurait jamais besoin. © Minarm
Sous le seuil du nucléaire
Bref, comme tous les autres pays européens, la dépendance aux États-Unis pour l’alerte précoce reste donc très forte. Au final, cette pratique, héritée de la guerre froide, a retardé le développement de capteurs spatiaux dédiés et souverains. Mais la donne a clairement changé avec ces démonstrations d’usage de missiles balistiques conventionnels, donc restant sous le seuil de l’alerte nucléaire. Autrement dit, du moins pour le cas français, cela ne fonctionne pas du tout avec la dissuasion actuelle.
C’est dans ce contexte de menaces russes à base de missiles balistiques, vecteurs hypersoniques et tensions géopolitiques – et avec un allié américain dont on ne sait plus s’il viendra épauler le Vieux Continent en cas d’attaque – que la France et l’Allemagne se sont accordées à mettre en place un programme commun visant à construire une capacité européenne d’alerte avancée.
Tout a débuté le 15 octobre, à Bruxelles, lors d’une réunion de ministres de la Défense de l’Otan. Les ministres français et allemand ont signé une lettre d’intention pour lancer le programme Jewel (Joint Early Warning for a European Lookout), une initiative visant à construire une capacité européenne d’alerte avancée. C’est-à-dire, placer l’Europe à un niveau minimal crédible, loin derrière les États-Unis, mais de façon pertinente face à la Russie. Cette dernière dispose aussi d’une capacité d’alerte précoce, même si ses capacités sont certainement dégradées, puisqu’il n’y a pas vraiment de menaces équivalentes à ses missiles balistiques conventionnels de portée intermédiaire en Europe.
Des satellites et des radars européens
Concrètement, la capacité d’alerte précoce européenne devra permettre de détecter le lancement de missiles balistiques ou hypersoniques depuis l’espace, de suivre leur trajectoire et de transmettre l’information en temps réel aux centres de commandement pour accélérer toute réponse, qu’il s’agisse d’interception, de brouillage ou d’alerte des populations civiles.
Les engins qui devraient la peupler sont et seront développés via un consortium industriel européen (Thales Alenia Space, ArianeGroup, MBDA…). Pour ce qui est du spatial, le projet Odin’s Eye, « l’œil d’Odin », vise à déployer une constellation de satellites en orbite géostationnaire dotés de capteurs infrarouges, capables de détecter les signatures thermiques des tirs dès leur lancement.
Au sol, des radars terrestres et mobiles, opérant sur différentes bandes de fréquence, seront positionnés pour suivre la trajectoire des menaces jusqu’à leur impact potentiel. Cette combinaison devrait significativement réduire le temps de détection et de réaction, un élément crucial face à la vitesse des armes balistiques et hypersoniques conventionnelles modernes.
Les deux partenaires ont souligné que cette initiative reste ouverte aux autres partenaires européens. L’objectif est de disposer d’une capacité minimale opérationnelle et crédible dès 2030, c’est-à-dire demain dans le meilleur des cas. En espérant que l’ennemi ne soit pas tenté de désigner son propre ennemi par la menace de frappes avant cette échéance.