Le 3 mars 2026, un drone iranien Shahed-136 s’écrase près d’une base américaine au Koweït, tuant six soldats. D’autres décéderont des suites de leurs blessures les jours suivants. Les puissants capteurs et radars américains n’ont pas vu le coup venir. Cette attaque menée, comme des dizaines d’autres, par l’Iran a été effectuée en riposte à l’opération américaine Epic Fury. Cette opération, dont les objectifs de guerre restent flous ou mouvants, révèle également une faille béante dans la stratégie de défense américaine.
Pourquoi un pays aussi puissant technologiquement ne parvient-il pas à neutraliser des engins de conception rudimentaire, lents et coûtant autour de 30 000 euros l’unité ?
Négligence, arrogance ? Force est de constater Washington n’a pas su anticiper l’efficacité meurtrière de ces engins bon marché. Pourtant, ces Shahed, qui ont la forme d’une aile delta en fibre de verre propulsés par un moteur thermique ou un petit réacteur, sont loin d’être une surprise.
Leur utilisation en Ukraine depuis 2022 avait déjà démontré leur capacité à saturer les défenses, paralyser les infrastructures et semer la terreur à moindre coût. Et étonnamment, les États-Unis ont bien compris l’intérêt du Shahed, puisque comme Futura le relatait dernièrement, ils ont cloné l’engin pour frapper des cibles en Iran.
Crazy footage from the UAE showing an F-16 engaging an Iranian Shahed-136 drone at very low altitude.
The jet is seen firing an air-to-air missile on the drone.
Reportedly shot at Al-Mamzar Beach in Dubai. pic.twitter.com/mQp5L9FeRc
— intogrey (@intogreyx) March 9, 2026
Depuis le début de l’opération Epic Fury, plus de 2 100 drones Shahed auraient été tirés. Ils endommagent les infrastructures pétrolières, ferment les aéroports et détruisent du matériel militaire précieux. Leur interception avec des avions de chasse est risquée et onéreuse. © intogrey
Arrogance technologique vs masse destructrice low-cost
De façon surprenante, lors de la préparation de l’opération Epic Fury, à Washington, on estimait que ces engins, lents et peu précis, ne pouvaient pas vraiment menacer des installations militaires fortement protégées. Une erreur grossière étant donné les dégâts qu’ils causent sur les bases américaines, les pétroliers et même des villes du Golfe.
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Est-ce que l’armée n’a pas eu le temps de s’y préparer ? La menace de ces drones a plutôt été minimisée. Il faut dire que pour cette opération, les États-Unis et Israël se sont essentiellement concentrés sur le programme nucléaire iranien et ses missiles balistiques, jugés bien plus dangereux que ces petits drones rustiques. Les agences de renseignement n’ont donc pas particulièrement surveillé les sites de production de drones. Les Shahed étaient perçus comme une menace secondaire, indigne des radars high-tech américains.
Le problème, c’est que face à la réalité destructrice de ces drones, les systèmes de défense américains – Patriot, Thaad – sont conçus pour intercepter des missiles rapides ou des avions furtifs. Ils ne sont pas spécialement doués pour détruire ces drones bricolés, volant à 175 km/h. D’ailleurs, leurs puissants radars peinent à distinguer un Shahed d’un oiseau. C’était pourtant prévisible, mais chaque tentative d’interception coûte une fortune, qu’il s’agisse d’abattre l’engin avec un avion de chasse ou bien de le détruire avec un missile coûtant plus d’un million d’euros.
L’expérience ukrainienne ignorée ?
De fait, les États-Unis ont clairement sous-estimé la stratégie iranienne. Plutôt que la précision, Téhéran mise sur la saturation. Leur force, c’est le nombre, et l’arrogance technologique américaine n’y change rien.
Pourtant, l’Ukraine avait tout appris sur ces Shahed. Dès 2023, Kiev développait des contre-mesures low-cost : brouilleurs artisanaux, drones intercepteurs et même des « murs » de balles traçantes pour abattre les engins ennemis.
Mais, quand l’Ukraine a proposé en 2025 de partager son expertise en échange de missiles Patriot, Washington a tergiversé. Une négligence qui coûte aujourd’hui cher. De même, comptant sur la puissance de leur allié américain, les pays du Golfe n’avaient pas non plus anticipé la menace. Les Émirats et l’Arabie saoudite ont également acheté des Patriots, pas des systèmes anti-drones. Alors, lorsque les premières vagues de Shahed ont frappé Dubaï et Riyad, les défenses locales se sont révélées inefficaces.
Les premiers intercepteurs spécialisés arrivent enfin
Face à l’urgence, les États-Unis déploient enfin le système Merops, un intercepteur de drones développé avec l’Ukraine, testé et apprécié par la défense aérienne du pays. Son principe ? Utiliser des drones pour abattre des drones, à un coût abordable (15 000 dollars par intercepteur). Selon Perennial Autonomy, l’entreprise derrière Merops, le taux d’interception s’élève à 95 % en Ukraine.
Monté sur un pick-up, le système Merops s’appuie sur un radar spécialisé dans ce type de menace et utilise l’IA pour repérer et neutraliser les drones ennemis. © United States Army
Ironie de l’histoire : les États-Unis, qui avaient snobé l’expertise ukrainienne, en redemandent aujourd’hui. Des équipes de techniciens ukrainiens sont envoyées au Moyen-Orient pour former les armées locales et adapter les défenses. En échange, Kyiv espère obtenir des missiles Patriot. Un marché de dupes, selon certains observateurs… L’Ukraine a également la capacité de produire très massivement des intercepteurs qui coûtent moins de 1 000 euros pour contrer ces Shahed. C’est notamment le cas du Sting de Wild Hornets, un drone intercepteur qui ressemble à une bouteille Thermos volante, à laquelle on aurait ajouté des ailettes. De même, le drone intercepteur Bullet peut atteindre une vitesse importante pour percuter ces drones.
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Trop peu, trop tard
Le problème, c’est que l’Iran a déjà adapté ses tactiques. Ses nouveaux drones, plus rapides et plus furtifs, comme le Shahed-238, commencent à percer les défenses. Ces attaques ne sont donc pas près de s’arrêter. Au final, l’échec américain face aux Shahed est celui d’une superpuissance aveuglée par sa propre supériorité technologique.
En sous-estimant une arme « pauvre » mais redoutable, Washington a laissé l’Iran dicter le tempo au Moyen-Orient. La Chine et la Russie doivent observer avec intérêt la situation et ce manque crucial de préparation américaine face à cette menace.