Un clivage dans le monde de la recherche devient de plus en plus apparent. Il s’agit de l’intelligence artificielle contre l’intelligence biologique. D’un côté, les partisans de l’IA nous promettent un avenir avec des machines pensantes, dotées d’une superintelligence qui dépasserait l’intelligence humaine, et qui pourraient même devenir conscientes.
Un bio-ordinateur composé de neurones humains vient d’apprendre à jouer à Doom !
Après avoir appris à jouer à Pong, un bio-ordinateur composé de neurones humains relève un défi bien plus ambitieux. Le CL1 de Cortical Labs a appris à jouer à Doom, l’un des jeux vidéo les plus emblématiques de l’histoire…. Lire la suite
De l’autre, on trouve des systèmes biologiques à un stade beaucoup plus rudimentaire, mais qui sont déjà capables de jouer à des jeux vidéo ou de commander des robots. Nous parlons ici d’organoïdes ou de mini-cerveaux, des amas de neurones créés à partir de cellules souches humaines, dérivées notamment de cellules de la peau, et reliés à des électrodes. Ils portent aussi le nom de wetware, par opposition au hardware (matériel) et au software (logiciel).
De l’intelligence organoïde et des tests de médicaments
La version la plus connue est le bio-ordinateur CL1 de Cortical Labs, dévoilé en 2025. Mais des chercheurs travaillent sur des organoïdes dans de nombreuses institutions, comme l’université Johns-Hopkins ou encore l’université de Californie à San Diego. Ils avaient d’ailleurs à l’époque qualifié l’activité électrique de proche de celle des bébés prématurés.
Ces mini-cerveaux servent à la recherche en médecine, en permettant d’étudier le développement et le fonctionnement des neurones. Cela offre des voies de recherche nouvelles pour différents troubles neurodéveloppementaux, comme l’autisme, en utilisant des cellules souches issues de personnes présentant ces troubles. Les chercheurs peuvent aussi tester différentes molécules et ainsi développer de nouveaux traitements pour la maladie d’Alzheimer ou pour l’épilepsie. Avec un organoïde qui joue à un jeu comme Doom, il est possible de tester l’effet des molécules sur sa mémoire, par exemple.
Quatre organoïdes cérébraux humains intégrés dans un circuit électronique. © FinalSpark
Les limites des organoïdes
Mais en ce qui concerne l’intelligence organoïde, les bio-ordinateurs pourraient un jour rivaliser avec l’IA. Alors que les grandes entreprises construisent des centres de données de plusieurs gigawatts pour pouvoir entraîner l’intelligence artificielle, les organoïdes pourraient potentiellement offrir une alternative pour une consommation énergétique presque dérisoire en comparaison. Cortical Labs offre déjà un service cloud basé sur le CL1.
Toutefois, cela pose des problèmes éthiques. Actuellement, les organoïdes ne peuvent pas dépasser environ cinq millimètres. Au-delà, le manque de vascularisation devient un problème. Des chercheurs pourront sans doute trouver une solution, mais n’y a-t-il pas un risque qu’ils développent alors une conscience ? Les humains tentent depuis des millénaires de comprendre et définir la conscience, mais c’est toujours quelque chose qui nous échappe. Aucun test scientifique ne permet de la mesurer.
Le bio-ordinateur CL1, qui contient des neurones humains. © Cortical Labs
La conscience : un objectif ou un problème éthique ?
Le camp de l’intelligence artificielle aime promouvoir l’idée d’une machine qui deviendrait consciente. Du côté des spécialistes des organoïdes, on reste beaucoup plus sceptique. « Comment voulez-vous avoir un système véritablement adaptable et flexible sur un substrat inflexible ? », résume Brett Kagan de Cortical Labs. Mais on évite de parler de conscience lorsqu’il s’agit d’organoïdes. « Comment suis-je censée mesurer quelque chose de qualitatif sur un tissu qui flotte dans une boîte de Pétri ? Il faut que quelqu’un la définisse. C’est ce que je dis à tout le monde : définissez-moi ce qu’est la conscience, en termes quantitatifs », se défend Annie Kathuria, chercheuse à l’université Johns-Hopkins.
« Imaginez que vous ayez passé toute votre vie dans un tube en verre : pourriez-vous seulement concevoir ce que vous éprouvez comme étant de la conscience ? » demande le sociologue John Evans de l’université de Californie à San Diego. « Les philosophes de l’esprit vous diront que ce que nous appelons la conscience n’est pas possible sans expériences », poursuit-il, avant d’ajouter qu’il « faut d’abord commencer par faire vivre des expériences aux organoïdes » pour qu’ils deviennent conscients. Mais jouer à Doom, n’est-ce pas une expérience ?
Alors que le document de l’âme qui a fuité chez Anthropic évoque un risque de conscience chez le chatbot Claude, les organoïdes posent de nouveaux problèmes éthiques et philosophiques.