On trouve de plus en plus de livres consacrés à Apple en tant que société ou à ses personnages clés. Steve Jobs, Tim Cook ou bien Jony Ive ont le droit à leur biographie, plus ou moins bien faite d’ailleurs. Que renferme le fruit défendu de Cupertino ? Les auteurs se sont souvent cassé les dents sur le sujet. Non seulement, la tâche à la base est ardue, mais les principaux personnages ne sont pas du genre très bavard.
Quand on a eu vent de la sortie du livre Le jour où Apple a acheté la Grèce, on était plutôt méfiant. Au lieu de chercher à écrire la vérité sur Apple, Jean-Cédric Michel a eu l’idée de faire une fiction. Puisqu’on ne sait pas grand-chose, autant l’imaginer ! Et c’est au final une petite réussite.
Sans trop dévoiler le contenu du livre, Le jour où Apple a acheté la Grèce s’intéresse au formidable trésor de guerre d’Apple, qui dépasse rappelons-le allègrement les 200 milliards de dollars, un montant proche de la dette de la Grèce. C’est le point de départ de ce thriller politico-financier, où Gully Samoza, jeune conseiller de Tim Cook, va tenter de convaincre ce dernier de faire entrer Apple dans une nouvelle dimension.
En attendant de voir si les GAFA finiront par prendre le contrôle de certains pays, nous avons posé quelques questions à Jean-Cédric Michel, passionné d’Apple, avocat genevois spécialiste des relations internationales… et écrivain à ses heures perdues.
MacGeneration : Comment s’y prend-on pour réaliser une fiction qui peut apparaitre comme plausible, avec une société qui pratique depuis toujours la culture du secret ?
Jean-Cédric Michel : J’ai eu plusieurs sources d’inspiration. D’abord, une bonne connaissance d’Apple et de ce que les analystes, techs ou financiers, en disent, ainsi que les rares biographies et témoignages, et puis les articles de fond dans des journaux et magazines. Même si Apple cultive le secret sur ce qui est interne, il y a tout de même des pistes. Ensuite, par mon métier, une bonne connaissance du monde corporate, de son fonctionnement, de ses « codes ». Cela donne les bases pour imaginer ce que pourraient être les réactions, internes, institutionnelles, les dialogues face à un tel projet.
Mais comme c’est de la fiction, cela reste supposé, avec une part de rêve, de fantasme, et probablement une part assez proche de ce que serait cette réalité, les actions des financiers, des ingénieurs, des politiques comme Al Gore lorsqu’il parle en tant qu’administrateur d’Apple.
La montagne de cash d’Apple est sujet à tous les fantasmes. La preuve, c’est qu’on finit même par en faire un livre. Comment l’idée vous est venue exactement ? Il y a un élément qui d’ailleurs est bien abordé dans le livre, c’est à quel point ce type de chiffres ainsi que le cours de la bourse est scruté au quotidien. Dans votre livre, finalement, on perçoit cette réserve de cash comme une chance, mais n’est-ce pas un poison en quelque sorte ou un anesthésiant ?
C’est un vaste sujet ! Cette réserve, c’est une anomalie inédite dans l’histoire du capitalisme. Comme la mère de Gully le lui rappelle lorsqu’il l’interpelle sur le rôle social que pourrait prendre un géant comme Apple, elle répond, en bonne professeure d’économie, que la seule chose qu’Apple devrait faire, c’est la distribuer sous forme de dividende. En ajoutant qu’elle sait que ce n’est pas la réponse qu’il attend…
Le cours est scruté au quotidien par tout le monde. C’est l’essence du marché boursier. C’est pour cela que c’est l’un des fils rouges du livre, toujours là, toujours en filigrane. Obsédant comme il l’est… dans la réalité. Poison, anesthésiant… La fiction, c’est précisément d’imaginer ce qu’un GAFA peut faire aujourd’hui de différent avec une telle puissance financière, de susciter cette question et le débat.
Cela fait bien longtemps que les acteurs de la high-tech ont quitté leur petit pré carré pour s’immiscer dans quasiment tous les domaines imaginables. Avec l’Apple Watch, Apple se rapproche de la santé et des assurances. Et on n’en est qu’au début ! Votre idée va plus loin. Apple s’attaque à l’un des fondements de nos démocraties : le prélèvement de l’impôt. Alors que les GAFA sont souvent présentés comme étant plus puissants que les États, peut-on s’attendre à ce qu’ils prennent un rôle actif dans le fonctionnement de ceux-ci ?
Je suis persuadé qu’ils vont tenter de prendre un tel rôle, dans la santé, l’éducation, les transports, etc. Ils ont commencé et deviennent multidisciplinaires. Apple ne vend plus seulement des ordinateurs et des téléphones, mais des services. Demain, je parie qu’Apple sera aussi une banque, et les banques le savent et tremblent à cette idée. C’est dans la nature humaine, et ce n’est pas nécessairement un mal si ce progrès est utile et maîtrisé.
Le vrai test sera de savoir si les États, les mécanismes de la démocratie, pourront contrôler cela. Le capitalisme vend du progrès, ce qui est bien, mais il le fait en principe primairement dans son propre intérêt, pour faire du profit. L’État, la démocratie, c’est ce qui défend, en principe également, l’intérêt général face à l’intérêt particulier. Les frontières entre les deux vont probablement évoluer. Mais que la démocratie continue à contrôler le capital est le véritable enjeu face à des géants d’une taille jamais vue auparavant. C’est pile la question que pose ce roman.
Finalement l’un des principaux buts du livre, c’est d’évoquer une idée qui rencontre un certain écho en Suisse : la microtaxe sur les flux financiers, qui se substituerait à tous les impôts. On pourrait parler de la grève que la mise en place d’une telle taxe pourrait susciter à Bercy, mais ce qui est « amusant » de noter, c’est qu’Apple est le champion de la taxe : de la microtaxe (avec sa commission prélevée sur chaque paiement Apple Pay) à la macro-taxe (les 30 % de commission sur les ventes sur l’App Store). Où en est cette idée en Suisse ? Est-ce que la mise en place d’une telle taxe ne serait pas également le meilleur moyen de mettre fin aux problèmes de taxation des GAFA ?
Oui c’est un autre sujet clé du livre. La fiscalité est devenue dépassée, trop lourde, injuste, trop complexe. Il y a de la triche, de l’insécurité juridique. La numérisation de tout ce qui touche à l’économie offre, comme dans presque tous les autres secteurs, la possibilité d’automatiser l’impôt. C’est une chance. Et les ressources humaines et financières qui ne seront plus affectées à déclarer, percevoir, contrôler, si elles sont affectées au développement durable ou aux sciences de l’humain, ce ne sera pas un mal !
Le problème, c’est qu’à ce jour, les taxes sur les flux ont toujours été perçues comme venant « en plus » sur certains secteurs pour les ponctionner ou en corriger les effets. Avec l’initiative qui se développe en Suisse, l’idée est de remplacer à terme tous les impôts ordinaires par une micro-taxe sur tous les flux financiers. C’est efficace, transparent et viable.
Il y a un aspect paradoxal dans votre livre concernant Apple et la manière dont vous voyez Tim Cook. « Il vaut mieux être un pirate que de s’engager dans la Navy », avait déclaré Steve Jobs au moment de la gestation du Macintosh. À l’époque, le fameux drapeau pirate trônait dans le bureau de l’équipe en charge du Macintosh. L’Apple de Tim Cook a sans doute perdu cette volonté de bousculer l’ordre établi, et c’est précisément ce qui anime votre personnage Gully Samoza. Il a un côté rebelle, qu’Apple a un peu perdu non ?
Oui, bien sûr, c’est totalement juste ! Tim Cook a réussi le pari, qui était très délicat, de succéder à Steve Jobs. Pour amener Apple au stade suivant, il fallait probablement être moins « pirate » que Steve, mais c’est ce que ce roman vient titiller : pousser Tim à se lancer dans une idée de prime abord absurde mais novatrice, disruptrice. Gully pique Tim au vif en lui disant « une idée que Steve aurait aimée » et en lui disant que si Apple ne cherche pas cette nouvelle dimension, un autre GAFA le fera, ce qui aurait rendu Steve malade. On est là en plein dans les fantasmes et la magie d’Apple, entreprise comme aucune autre au monde !
Dernière question, et pas la moindre : comment se fait-il que Gully Samoza utilise des PC ?
Très bonne question… et c’est la première fois qu’on me la pose ! Parce que… il part dans un projet au début un peu absurde, qui doit rester confidentiel même en interne, pour lequel il va aller dans le dark web, et donc il ne veut pas le faire sur ses Mac du travail qui sont synchronisés dans iCloud et accessibles par l’IT interne d’Apple. C’est donc pour donner un peu de mystère sur la démarche.
L’un des deux PC n’a d’ailleurs pas de connexion du tout, pour rappeler que cela demeure la seule manière d’assurer un risque zéro de piratage. Et pour, petit coup de pied à Windows avec lequel nombre de secteurs sont obligés de travailler, s’énerver quand un de ses PC mets de trop longues secondes à démarrer en crépitant stupidement !
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