Missiles balistiques : la France teste une nouvelle arme pour frapper loin, vite, et sans dépendre des États-Unis

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Le 21 novembre 2024, la Russie tire pour la première fois l’Oreshnik sur l’Ukraine. Ce missile balistique conventionnel frappe à Mach 10. En France, le signal est reçu cinq sur cinq. La guerre en Ukraine a agi comme un révélateur brutal d’un vide stratégique entretenu depuis trente ans. La France constate qu’il lui manque une capacité de frappe dans la profondeur avec des armes conventionnelles.

Pendant des décennies, le choix fut de réserver le missile balistique au seul domaine nucléaire. La logique doctrinale était celle que le tir d’un missile balistique français ne devait pas prêter à confusion. Il s’agirait forcément de l’arme nucléaire, le M-51 porté par les sous-marins de la Marine nationale.

Impossible donc de dissuader un ennemi doté d’armes balistiques conventionnelles. Résultat : l’armée de Terre s’est retrouvée avec pour seul vecteur dans la profondeur le Lance-roquettes unitaire (LRU). Il s’agit d’un dérivé du M270 américain, sa portée plafonne à 70 kilomètres.

Difficile à intercepter

Pour combler ce vide, la Direction générale de l’armement (DGA) a lancé en 2023 le programme « Frappe longue portée terrestre » (FLP-T), avec une première échéance : remplacer les LRU, en fin de vie industrielle en 2030.

Aujourd’hui, deux consortiums se disputent le contrat, opposant les quatre grands noms de la base industrielle de défense française. ArianeGroup et Thales viennent tout juste d’annoncer qu’ils ont effectué, le 5 mai, le premier tir de leur munition FLP-t 150 depuis le site DGA de l’Ile-du-Levant (Var). La roquette a atteint Mach 4, culminé à plusieurs dizaines de kilomètres d’altitude et touché sa cible à environ 100 kilomètres de distance.

Technologies de propulsion, guidage, pilotage : tout est hérité directement du missile nucléaire M51. Le lanceur, le X-Fire, a été dévoilé dans la foulée. L’argument massue du consortium : ArianeGroup revendique une évolutivité de la munition jusqu’à 2 500 kilomètres de portée, en continuité directe avec son expertise sur le M51, faisant de la roquette FLP-t 150 la première marche vers un missile balistique pleinement conventionnel.

Trois semaines plus tôt, le 14 avril, MBDA et Safran avaient tiré leur roquette Thundart depuis le même site. Leur pari est différent : prouver l’efficacité tactique immédiate et la robustesse en environnement de guerre électronique intense et une allonge de 500 kilomètres.

Le 14 avril, le missilier MBDA et Safran ont testé le missile Thundart. Ce type d’arme peut être lancé par un lanceur multiple de roquette embarqué sur un camion. © MBDA/Safran

Dans les deux cas, le coût de la roquette reste très contenu. Il est de l’ordre de 100 000 à 200 000 euros. On est très loin du million d’euros du missile de croisière Scalp qu’utilise Kyiv pour frapper les troupes russes.

La souveraineté comme ligne rouge

Pour rassurer les alliés européens et obtenir des débouchées commerciales, les deux consortiums partagent la même philosophie : aucun composant n’est soumis à la réglementation américaine ITAR. C’est la garantie de pouvoir tirer ces missiles et les exporter sans autorisation de Washington, une contrainte que la France a douloureusement mesurée avec ses dépendances passées.

Pour ArianeGroup, le tir réussi de sa roquette n’est qu’une première étape. En parallèle, ArianeGroup développe un Missile balistique terrestre (MBT), à charge conventionnelle, d’une portée de 1 000 à 2 000 kilomètres. C’est ce missile qui pourrait porter le planeur hypersonique expérimental V-Max, capable d’atteindre Mach 16.

De fait, avec ces initiatives, la France referme méthodiquement le trou capacitaire qu’elle avait elle-même creusé.

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