Après avoir reçu des représentants de Google, Facebook et Amazon, entre autres, la commission d’enquête sur la souveraineté numérique du Sénat a auditionné cet après-midi Apple. Respect de la vie privée, modèle économique et interopérabilité, tels ont été les principaux thèmes sur lesquels ont été interrogés Michel Coulomb, responsable des ventes en Europe du Sud (il officiait jusqu’à l’année dernière en Inde, où il a été rapidement remplacé), Daniel Matray, responsable App Store Europe, et Erik Neuenschwander, responsable vie privée, venu tout droit de Californie.
Pour qui suit un minimum l’actualité Apple, cette audition cordiale ne révèle rien. Les rares questions précises des sénateurs auront amené des réponses évasives ou déjà entendues. L’audition a même pris la tournure d’un cours de rattrapage sur le business d’Apple à certains moments.
Au président de la commission Frank Montaugé qui demandait quel était l’impact potentiel du Cloud Act, une loi qui permet aux autorités américaines d’accéder aux données stockées par les entreprises américaines où quelles soient, Michel Coulomb s’est borné à répondre qu’Apple respectait les lois et que « tout ce qui concerne les données des utilisateurs européens est régi par le RGPD. »
Erik Neuenschwander a quant à lui précisé que les données des utilisateurs qui étaient stockées par Apple et par ses sous-traitants (Google et Amazon) étaient chiffrées et que ses partenaires ne possédaient pas les clés de chiffrement. Et de renvoyer au rapport de transparence publié chaque année pour avoir le détail des demandes gouvernementales.
Interrogé au sujet des récentes révélations embarrassantes sur les écoutes humaines des enregistrements Siri, le responsable de la vie privée a souligné l’approche « privacy by design » qui prévaut chez Apple (sauf avec Siri, dans le cas présent). Celle-ci consiste notamment à limiter autant que possible la quantité de données personnelles utilisées pour les différentes fonctionnalités et services, ainsi qu’informer les utilisateurs sur les données collectées et leur traitement, dont ceux consacrés à Siri.
« Néanmoins, les gens ont semblé surpris et ont eu le sentiment qu’Apple ne respectait pas ses très hauts standards en matière de confidentialité », a déclaré benoitement Erik Neuenschwander, sans préciser qu’Apple n’avait jamais communiqué clairement sur son programme d’écoute avant les révélations. Il a ensuite détaillé le nouveau programme d’écoute plus respecteux annoncé par communiqué de presse fin août.
Uniques propos incisifs durant l’audition, le sénateur Jérôme Bascher a décrit la politique de confidentialité d’Apple « illisible et incompréhensible », une partie des données étant exploitée, l’autre non. Il a eu comme réponse que l’entreprise s’efforçait d’exécuter au maximum les traitements en local, sur les appareils des utilisateurs, et que ceux-ci sont automatiquement alertés via des notifications quand les applications veulent accéder à leurs infos personnelles.
Alors que la bataille fait rage entre Spotify et Apple concernant le modèle économique de l’App Store, le rapporteur Gérard Longuet a demandé si la commission de 30 % de la boutique était « un principe immuable, une fondation » ? Michel Coulomb et Daniel Matray ont déroulé le discours habituel autour de l’« app economy » créée par Apple, avec des chiffres chocs : des centaines de milliers de développeurs en France « qui travaillent avec [Apple] », 1,3 milliard d’euros reversés aux développeurs français, 2 millions d’apps disponibles dans 155 pays…
« On donne [aux développeurs] toute la technologie qui est disponible », s’est même permis le responsable de l’App Store en Europe, oubliant qu’un compte développeur permettant de distribuer ses apps sur la boutique coûte 99 $ par an. « C’est passionnant et méconnu… de moi », a répondu Gérard Longuet, satisfait des explications.
Espérant sûrement bénéficier de la chance du débutant, le rapporteur a tenté d’en savoir plus sur l’hypothétique voiture qu’Apple serait en train de concevoir. Michel Coulomb, gêné aux entournures, a botté en touche en disant que le seul produit d’Apple officiel pour l’automobile était CarPlay. Tim Cook s’est pourtant déjà montré plus prolixe sur les ambitions de Cupertino dans l’automobile, même si le voile de mystère est encore très épais.
À l’inverse de Gérard Longuet, le sénateur Pierre Ouzoulias connait Apple sur le bout du doigt, puisque c’est un utilisateur de la première heure, comme il l’a lui-même reconnu :
Ça fait 38 ans que j’utilise des Mac (en réalité un peu moins, le premier Mac étant sorti en 1984, ndr). […] Pendant ces 38 ans, Apple a formaté mon esprit, tellement bien qu’aujourd’hui je suis dans l’incapacité quasi absolue de changer de système d’exploitation. J’ai essayé, je n’y arrive pas. […] Je ne vous en fait pas le reproche, dans mon cas c’est de la servitude volontaire et consentie. Néanmoins, on peut imaginer que pour vous, avec ce modèle économique (l’intégration du logiciel et du matériel, ndr), il y a une certaine réticence à accepter une interopérabilité absolue qui me permette à moi de recréer le même univers numérique avec une autre marque. N’avez-vous pas le sentiment d’une contradiction entre votre modèle économique et l’interopérabilité qui est pour nous une des conditions de la souveraineté numérique ?
« La très grande majorité de nos services sont disponibles sur d’autres plateformes », a répondu Daniel Matray, en prenant comme exemples iTunes sur Windows et Apple Music sur Android. « Nous sommes un environnement ouvert, nous avons une plateforme ouverte », a-t-il soutenu. Il est allé plus loin en déclarant que « vous pouvez ensuite transférer ces applications, utiliser ces applications sur des périphériques et d’autres accessoires. Nous considérons que notre intégration matérielle, logicielle, services peut être utilisée sur d’autres appareils sans aucun problème. » Un discours vague qui laisse possiblement entendre que les applications achetées sur l’App Store peuvent être utilisées sur d’autres terminaux que ceux d’Apple, alors qu’il n’en est rien évidemment. Mais pas de contradicteur en face pour faire préciser les choses.
Le compte rendu complet de l’audition sera disponible prochainement sur le site du Sénat. La vidéo est pour sa part d’ores et déjà en ligne. La commission d’enquête sur la souveraineté numérique a été créée afin « de mener une réflexion approfondie pour identifier les champs fondamentaux de notre souveraineté numérique […] et pour esquisser les moyens de la reconquérir, qu’ils relèvent de la règlementation ou de la mise en œuvre de politiques publiques. »